L’Amérique pleure et Louis-Philippe Eno la filme

Une scène de l'«Amérique pleure – Le film»
Photo: Caroline Bergevin (La Tribu) Une scène de l'«Amérique pleure – Le film»

Pour Louis-Philippe Eno, cette partie-là de sa carrière était derrière lui. Il n’avait surtout pas envie, confie-t-il à 40 ans, de devenir « un vieux qui fait des vidéoclips. » « Quand Claude [Larivée, gérant des Cowboys Fringants] m’a envoyé L’Amérique pleure, il m’a dit : peux-tu au moins écouter la chanson avant de me dire que tu ne veux pas faire le clip ? » Le réalisateur se souvient précisément de là où il se trouvait au moment d’appuyer sur play. « J’étais dans une ruelle entre Roy et Duluth, et pendant que j’écoutais la toune, j’ai dû arrêter de marcher. J’ai fini de l’écouter, j’étais encore incapable de bouger et j’ai rappelé Claude tout de suite. »

Louis-Philippe Eno aurait refusé cette offre que son visage figurerait néanmoins sur le mont Rushmore des plus importants réalisateurs de vidéoclips québécois. Les gentils garnements de Malajube ducttapés au mur dans Le métronome ? C’est lui. L’agile jeu de pieds de Dumas, pompiste, dans J’erre ? Lui aussi. Les Trois Accords en karatékas dans Saskatchewan ? Encore Eno. Mais en acceptant de tourner en octobre 2019 les images qui accompagneraient L’Amérique pleure — de très guillerets danseurs en ligne se démenant dans un bar où il semble se vendre plus de grosses bières que de Cosmo —, il unissait sa destinée à celle d’une puissante chanson, encapsulant l’esprit d’une année 2020 qui nous aura contraints à interroger les certitudes viciées sur lesquelles repose le cours de nos jours.

Le cinéaste dévoile jeudi, à la veille de Noël, L’Amérique pleure – Le film, un concert des Cowboys Fringants en seize tableaux pour autant de refrains entonnés dans différents lieux n’ayant rien à voir avec une salle de spectacle, dont il n’a été possible de visionner que les quelques extraits révélés par le groupe sur les réseaux sociaux : Karl Tremblay qui chante doucement Pub Royal, seul, dans une taverne sombre, Banlieue autour d’un feu de camp, L’Amérique pleure en costards devant une roulotte de camping.

Photo: Étienne Boilard Louis-Philippe Eno sur le plateau de tournage du film musical, décliné en seize tableaux pour autant de pièces.

Un long métrage musical que son créateur, qui a aussi signé quelques courts et plusieurs publicités, considère comme le premier véritable jalon de sa cinématographie. « Oui, je le vois comme mon premier film, même si ce n’est pas un film de fiction. Ça fait longtemps que je défends l’idée qu’il faut faire des films musicaux au Québec. Tu peux en écouter plein — des documentaires, des spectacles — sur Netflix, mais au Québec, il n’y en a pas. »

Le calendrier soudainement vide des Cowboys Fringants, à qui 2020 réservait une tournée française majeure, rendait pareil projet non seulement possible, mais aussi salvateur pour tant de mélomanes en manque. « Ça a pris une pandémie pour que cette chose à laquelle je rêve depuis des années existe », lance celui qui dit s’être imprégné de la beauté sans fard de l’œuvre des photographes Raymond Depardon et Robert Frank, dont le livre The Americans (1958) magnifie le quotidien étatsunien, sans pour autant le maquiller. « Je suis partie de cette idée-là : dépeindre l’Amérique dans sa beauté, mais aussi parfois dans sa laideur, à l’aide de la poésie de Jean-François Pauzé. Pour moi, ce qu’on a fait, c’est un film de poésie. »

Chair de poule

Louis-Philippe Eno exagère, mais pas tant que ça. « Quand j’avais seize ans, à Victoriaville, la seule caméra qui existait, elle était à la télévision communautaire. » Le fervent cinéphile parvient à s’y faire engager puis tourne des courts métrages dans le garage de son père, avec comme acteur fétiche, son ami Steve Dumas. La Course destination monde ayant quitté l’antenne juste au moment où il atteignait l’âge requis pour y participer, il s’inscrit en cinéma à Concordia. Hawaïenne des Trois Accords sera son premier vidéoclip.

« Plus on vieillit, plus l’histoire devient floue mais, si je me souviens bien, tout le monde avait proposé de filmer des filles en bikini sur la plage et moi, j’avais pitché l’idée que les gars… [lui-même ne semble plus tout à fait sûr] mangent de la poutine avec des baguettes… dans un buffet chinois ? »

Une idée saugrenue détrônée par une autre idée saugrenue : le vidéoclip d’Hawaïenne mettra en scène, au final, les membres des Trois Acc’en habits de neige, dans un chalet archétypalement brun. Tel deviendra d’ailleurs la signature d’Eno, qui se garde généralement de calquer le message contenu dans les paroles, pour mieux provoquer un fécond décalage, souvent absurde, entre son matériau de base et son concept.

Point d’orgue du parcours du réalisateur, L’Amérique pleure – Le film conclut aussi une année riche pour Les Cowboys Fringants, qui triomphaient en novembre au Gala de l’ADISQ et dont le principal fournisseur de chansons, Jean-François Pauzé, recevait début décembre le prix SOCAN de l’auteur-compositeur de l’année. Après bientôt un quart de siècle, le groupe continue presque miraculeusement d’ajouter de nouveaux classiques à un catalogue en recelant déjà plusieurs. « C’était difficile de s’imaginer que les Cowboys puissent conclure un show autrement qu’en jouant Les étoiles filantes et là, c’est difficile de s’imaginer qu’ils puissent conclure un show autrement qu’en jouant L’Amérique pleure », résume Eno.

Mais à quoi tient la force de ce portrait d’un continent à bout de souffle, faisant entendre la voix d’un camionneur qui se demande pourquoi il travaille autant, éloigné de ceux qu’il aime, « tout ça pour jouer la game » ? « JF l’a écrite plusieurs fois cette chanson-là, analyse son camarade. Quand t’écoutes L’hiver approche [sur Break syndical, 2002] ou Pizza Galaxie [sur Octobre, 2015], c’est la même observation. Mais là, il l’a vraiment crissée de l’autre bord de la clôture ! Tous les éléments sont parfaitement en place. Ce qu’il réussit — et ça, c’est la marque d’un grand auteur — c’est de ramener la chanson à nous tous. Qu’on soit camionneur ou pas, ce qui nous rentre dans l’épiderme, ce qui donne la chair de poule, c’est la fin de la chanson, qui te fait penser à tous les moments avec ta famille que tu sacrifies pour la job. C’est ça le coup qui fait mal, celui qui t’oblige à la réécouter et à réfléchir encore plus à ce qu’elle dit. »