Faire le plein de plaisirs lyriques sur DVD

Dans leur «Flûte enchantée» de Mozart à Glyndebourne en 2019, la réussite du scénographe et costumier André Barbe et du metteur en scène Renaud Doucet est d’avoir en quelque sorte résolu la quadrature du cercle de l’adaptation; intelligence, goût, pertinence, cohérence.
Photo: Bill Cooper Festival de Glyndebourne Dans leur «Flûte enchantée» de Mozart à Glyndebourne en 2019, la réussite du scénographe et costumier André Barbe et du metteur en scène Renaud Doucet est d’avoir en quelque sorte résolu la quadrature du cercle de l’adaptation; intelligence, goût, pertinence, cohérence.

Quelles sont les meilleures parutions lyriques en DVD de l’année 2020 ? Situation anachronique : la production reste constante et de qualité, alors que les ventes sont anémiques pour un support, notamment le Blu-ray, extrêmement performant.

L’année 2020 pourrait-elle donner un coup de fouet à l’opéra sur DVD ? Les ressorts théoriques d’un rebond sont là : le public, confiné, s’est habitué à consommer de la vidéo musicale, et certains diffuseurs (Scala de Milan, Opéra de Paris) ont maintenu le standard de diffusion à un niveau assez bas de manière à ce qu’un spectacle méritant d’être thésaurisé voie légitimée sa publication Blu-ray. C’est le cas, ici, de L’enlèvement au sérail de la Scala.

A contrario, de nombreuses sources (operavision.eu, ou arte.fr), mais aussi des institutions comme La Monnaie de Bruxelles, l’Opéra des Pays-Bas, les Opéras de Berlin et de Munich ou le Festival d’Aix-en-Provence ont offert gratuitement un flot suffisant de plaisirs lyriques pour ne guère ressentir le besoin de mettre la main à la poche.

Par contre, gardez bien ce bilan, car l’année 2021 sera forcément tristounette, les parutions se nourrissant des productions de la saison précédente, et l’on sait celle de 2020 totalement sinistrée.

Relire l’opéra

« La mise en scène historicisante est forcément condamnée à l’échec », déclarait le chef Michael Gielen. Dans leur Flûte enchantée de Mozart à Glyndebourne en 2019, la réussite du scénographe et costumier André Barbe et du metteur en scène Renaud Doucet est d’avoir en quelque sorte résolu la quadrature du cercle de l’adaptation ; intelligence, goût, pertinence, cohérence.

Spectacle beau, drôle et intelligent, cette Flûte se passe dans un hôtel, inspiré de celui d’Anna Sacher à Vienne au tournant du XXe siècle et traite de l’émancipation des femmes. Ostracisée, la propriétaire, blessée dans son amour-propre, s’oppose au grand Sarastro, chef du royaume des cuisines, que veut rejoindre Pamina. Le cadre « cartoonesque » très poétique montre que tout balance en permanence entre pure comédie et affaires très sérieuses. Cette Flûte bien distribuée est exactement ce qu’elle doit être : une invitation à l’émerveillement, à l’évasion de l’esprit, à la réflexion.

Hamlet est une parution importante conjuguant le retour à la scène d’un opéra et d’un compositeur mal aimé, Ambroise Thomas (1811-1896), et la documentation d’une production qui mise à la fois sur la scène et sur la technologie vidéo. Car le metteur en scène, Cyril Teste, est un cinéaste. La question fascinante posée par le spectacle et sa parution est celle du degré d’intrusion tolérable du cinéma dans une action scénique. La réponse est subjective d’autant que le tournage du spectacle lui-même (remarquable captation de François Roussillon) induit une « double loupe », ou un « regard sur le regard ». Indépendamment de cela, il reste une œuvre admirable à redécouvrir et une distribution menée par Louis Langrée avec un tandem parfait de protagonistes : Stéphane Degout et Sabine Devieilhe.

Le traitement appliqué à Violanta d’Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) présentée au Teatro Regio Torino en janvier 2020 est moins invasif. Grand esthète et styliste, Pier Luigi Pizzi transpose l’action de la Venise du XVe siècle aux années 1920, en phase avec la date de composition de cet opéra (1916) dans lequel la Vénitienne Violanta organise le meurtre du séducteur qu’elle juge responsable du suicide de sa sœur. Tombant elle-même amoureuse de celui-ci, elle meurt à sa place. Ce sordide scénario se déroule dans des salons tout de rouge drapés. La musique de Korngold, alors âgé de 19 ans, est somptueuse, et Annemarie Kremer brillante dans le rôle-titre.

Répertoire français

Hamlet d’Ambroise Thomas est un élément d’un quatuor de parutions d’opéras français plutôt rares qui ont marqué l’année.

Le retour sur les scènes françaises en 2019 du Postillon de Lonjumeau (1836) d’Adolphe Adam a donné lieu à une production haute en couleur servie par des costumes de Christian Lacroix. Autre centre d’intérêt : la présence, pour donner la réplique au grand Michael Spyres (l’air « Mes amis, écoutez l’histoire » comporte un contre-ré) de la Québécoise Florie Valiquette. Michel Fau, spécialiste de la mise en scène d’opérettes, fait de cet opéra racontant l’histoire de Chapelou, cocher de Lonjumeau qui devient premier ténor de l’Académie royale de musique sous Louis XV, un divertissement très rythmé.

C’est aussi de l’Opéra-Comique que nous vient une troisième grande réussite et rareté : Fortunio d’André Messager (1907), d’après Le chandelier d’Alfred de Musset. Louis Langrée est au pupitre et les costumes sont ici aussi de Christian Lacroix. Pour la mise en scène, c’est Denis Podalydès qui est à la manœuvre. Il fait tandem avec son collègue de la Comédie-Française Éric Ruf. Le « chandelier », c’est Fortunio jeune provincial utilisé par Jacqueline, l’épouse du notaire, pour détourner les soupçons de son époux sur sa liaison avec un dénommé Clavaroche. L’extrême élégance rend justice à cette comédie lyrique à redécouvrir, et le quatuor formé de Cyrille Dubois, Anne-Catherine Gillet, Franck Leguérinel et Jean-Sébastien Bou montre le souci apporté par cette génération de chanteurs à la prononciation française.

Le plus connu des quatre opéras français est Don Quichotte de Massenet dans une admirable production du Festival de Bregenz 2019 mise en scène par Mariame Clément de manière audacieuse sur le thème que l’on pourrait résumer par « Don Quichotte et nous ». Deux acteurs, dont un costumé en Don Quichotte, comme on le connaît par les illustrations, sortent du public et s’assoient face à la scène. Le spectacle montre divers visages de Don Quichotte. Un Ier acte d’opérette espagnole avec Don Quichotte traditionnel ; un IIe acte dans un motel dans les années 1980 (le climatiseur remplace les moulins à vent) ; un IIIe acte dans l’univers des superhéros (Don Quichotte est Spiderman). La Dulcinée dans les bureaux de l’acte IV, collègue d’un Don Quichotte employé modèle, est-elle la compagne d’un tel héros ? L’ultime acte retourne au théâtre. Derrière le masque du vieillard et son armure, c’est l’idéaliste qui meurt. Spectacle lumineux ; très bonne distribution de chanteurs non francophones.

Quatre autres opéras

Pour porter le compte à dix, voici quatre autres suggestions. Nous vous avons déjà parlé plusieurs fois de la résurrection par l’Opéra-Comique de Berlin de Frühlingsstürme (Tempêtes de printemps) de Jaromir Weinberger, « la dernière opérette de la république de Weimar ». Montrée sur operavision, elle existe désormais en DVD et Blu-ray. Découverte historiquement passionnante dirigée par le Canadien Jordan de Souza.

L’enlèvement au sérail, de Mozart, de Giorgio Strehler a été conçu pour le Festival de Salzbourg 1965. Le but de la captation milanaise de 2017 est d’immortaliser ce spectacle de légende (reconstitué par Mattia Testi) avec les moyens techniques les plus performants. Pour souligner l’hommage, la Scala a fait appel au chef de la création : Zubin Mehta. La distribution est dominée par Sabine Devieilhe (Blondchen), Lenneke Ruiten (Konstanze) et Maximilian Schmidt en Pedrillo. Le spectacle est un modèle de classe, de culture et de bon goût.

Le vaisseau fantôme de Wagner qui associe Marc Minkowski et Olivier Py au Theater an der Wien est la version originale de 1841. Daland, le père de Senta, qui cède sa fille au Hollandais, s’y nomme Donald et il n’y a pas, dans cette version, où les eaux sombres remplacent le ciel, de rédemption finale.  Cette face ténébreuse des enjeux et des personnages est omniprésente dans un dispositif de gris et de lumières de Pierre-André Weitz. C’est une mise en scène psychologiquement très nourrissante que nous offre à nouveau Olivier Py dans un DVD passionnant servi musicalement par Samuel Youn (Hollandais), Ingela Brimberg (Senta) et Lars Woldt (Donald).

Puisque nous avons sélectionné un spectacle du psychanalytique Olivier Py, comment ne pas se tourner vers son double goguenard, le joyeux Laurent Pelly ? Plus que par les gags, son Barbier de Séville au Théâtre des Champs-Élysées frappe en premier lieu par des qualités esthétiques admirables, avec comme fil conducteur visuel des pages de partitions qui, enroulées, enferment Rosine et savent se dérouler au moment opportun tel un tapis blanc. Tout cela est beau, intelligent et n’empêche pas le théâtre. Au Figaro de Florian Sempey fait face la Rosine légère de Catherine Trottmann. Le plus passionnant est dans la fosse, avec un Jérémie Rhorer à la fois méticuleux et en verve.

Cinq DVD non vocaux

Yo-Yo Ma : The Bach Project. C Major 754 504.

 

Bach : Le clavier bien tempéré. Andras Schiff. Livre I Naxos NBD 104V. Livre II NBD 105V.

 

Beethoven : Missa solemnis(avec documentaire). Frieder Bernius. Naxos NBD 0116V.

 

Brahms : Les Symphonies. Paavo Järvi, Deutsche Kammerphilharmonie. C Major 735 004.

 

Le dernier concert de Bernard Haitink à Salzbourg. Beethoven Bruckner. Unitel 802 304.

En un coup d’oeil

Mozart : La flûte enchantée. Glyndebourne 2019. Ryan Wigglesworth. Mise en scène : Barbe et Doucet. Opus Arte OABD 7268D.

Thomas : Hamlet. Opéra-Comique 2018. Louis Langrée. Mise en scène : Cyril Teste. Naxos NBD 0103V.

Korngold : Violanta. Turin 2020. Pinchas Steinberg. Mise en scène : Pier Luigi Pizzi. Dynamic 57876.

Adam : Le postillon de Lonjumeau. Opéra Comique 2019. Sébastien Rouland. Mise en scène : Michel Fau. Naxos NBD 0112V.

Messager : Fortunio. Opéra- Comique 2019. Louis Langrée. Mise en scène : Denis Podalydès. Naxos NBD 0119V.

Massenet : Don Quichotte. Bregenz 2019. Daniel Cohen. Mise en scène : Mariame Clément. Unitel 754 104.

Weinberger : Frühlingsstürme. Berlin, 2020. Jordan de Souza. Mise en scène : Barrie Kosky. Naxos NBD 0122V.

Mozart : L’enlèvement au sérail. Milan, 2017. Zubin Mehta. Mise en scène : Giorgio Strehler. Major 752 104.

Wagner : Le vaisseau fantôme. Vienne, 2015. Marc Minkowski. Mise en scène : Olivier Py. Naxos NBD 0099V.

Rossini : Le barbier de Séville. Théâtre des Champs-Élysées 2017. Jérémie Rhorer. Mise en scène : Laurent Pelly. Naxos NBD 0065V.