Beethoven autrement

Photo: Agence France-Presse

Au terme de l’année Beethoven, dont nous avons fêté le 250e anniversaire de la naissance en 2020, nous avons reçu notre lot de nouvelles versions de concertos, sonates, quatuors et symphonies. Plusieurs disques, marginaux mais parfois fascinants, ont tenté de nous faire découvrir Beethoven dans des configurations inattendues.

Un disque de la pianiste Mari Kodama nous a offert la première escapade beethovénienne de l’année avec Kaléidoscope — Beethoven Transcriptions. Il s’agit de transcriptions pianistiques de mouvements de quatuors à cordes de Beethoven réalisées par Saint-Saëns, Moussorgski et Balakirev. Les variations de Beethoven sur le finale du Quintette avec clarinette de Mozart complètent le programme. Ce n’est pas un disque futile : l’œuvre pour quatuor engendre une très convaincante musique pour piano, comme en témoigne notamment la célèbre cavatine du Quatuor op. 130 transcrite par Balakirev.

Réductions

Au XIXe siècle, alors qu’il n’y avait pas encore la radio et le disque, mais que la pratique instrumentale était nettement plus généralisée dans les familles européennes, la réduction d’une symphonie ou d’un concerto permettait de diffuser les œuvres dans les foyers sans avoir recours au médium du concert. Il y avait aussi des concerts de salon, semi-privés, permettant d’entendre des arrangements plus exigeants.

L’exemple type de ce travail est documenté par Naxos, avec les arrangements des concertos pour piano de Beethoven réalisés pour piano et quintette à cordes par Vinzenz Lachner (1811-1893).

Deux volumes sont parus sous les doigts de la pianiste Hanna Shybayeva. Le très récent 1er concerto, couplé à la transcription (par Beethoven) pour trio avec piano de la 2e Symphonie, fait suite au couplage des 3e et 4e concertos parus il y a un an. Le travail de Lachner est excellent, mais les parutions ne s’adressent qu’aux curieux, car les quatuors à cordes sollicités sont moyens, voire quasi effrayants. On pourrait souhaiter avoir les mêmes transcriptions avec un bon quatuor et un pianofortiste.

Plus audacieux et très dépaysants, les arrangements de Johann Nepomuk Hummel (1778-1837) pour flûte, violon, violoncelle et piano des Symphonies nos 1 à 7. Naxos publie pour l’heure un CD des adaptations des Symphonies nos 1 et 3. La solide interprétation du flûtiste Uwe Grodd et du Trio Gould met en avant le flûtiste. Il faut donc vraiment aimer la flûte pour trouver un intérêt à la chose.

Aurelia Visovan, au pianoforte, entourée d’Anna Besson, de Cecilia Bernardini et de Marcus Van Den Munckhof, montre qu’une vision complètement différente est possible. Ils interprètent pour Ricercar la même transcription de la 1re Symphonie sur instruments anciens dans un CD réunissant Mozart, Hummel et Beethoven. Ce CD véritablement enchanteur ne place pas la flûte constamment au premier plan, dévoile des ambiances beaucoup plus variées et riches et nous conduit à espérer une suite à cette entreprise.

Cette superbe révélation est égalée par un disque Accentus dans lequel Gidon Kremer, Giedré Dirvanauskaïté et Georgijs Osokins interprètent un lumineux arrangement pour trio seul du Triple concerto. Nous n’avions jamais entendu parler de cette adaptation de Carl Reinecke (1824-1910) qui fonctionne admirablement comme un trio autonome intégrant orchestre et parties solistes en une vraie fête musicale. Cette révélation est couplée au Trio de Chopin.

Le miracle Liszt

Gidon Kremer est également impliqué, comme chef de sa Kremerata Baltica, dans un autre excellent CD, un élargissement, cette fois : l’orchestration du Quatuor à cordes op. 131. Sur le même disque, Mario Brunello dirige avec grand raffinement le Quatuor op. 135. Petits compléments très originaux : Note Sconte de Giovanni Sollima et un arrangement de Muss es sein ? Es muss ein ! de Léo Ferré. C’est excellent, mais puisque nous naviguons dans l’esthétique du « quatuor dopé », tant qu’à jouer le dopage, autant le faire à fond avec un miraculeux enregistrement d’une luxuriance unique : celui de Leonard Bernstein avec le Philharmonique de Vienne (DG).

On connaît les transcriptions des Symphonies réalisées pour piano par Liszt. Par contre, le concept de Beethoven à deux pianistes a suscité deux programmes titillants.

C’est sans conteste le CD de Martha Argerich qui va se vendre le mieux. Enregistré avec la pianiste grecque Theodosia Ntokou, il propose une version pour piano à quatre mains de la Symphonie pastorale arrangée par Selmar Bagge (1823-1896). On attendait des idées, de l’exaltation et de nombreuses surprises. On se retrouve avec pas mal de conventions, un jeu fort agréable certes, mais qui ne nous fait pas entrevoir d’autres horizons qu’un clavier sur lequel deux talentueuses artistes se font plaisir.

L’effet est totalement inverse avec Cédric Pescia et Philippe Cassard jouant la transcription pour deux pianos de Liszt de la Neuvième symphonie. Pas de chœurs, pas de solistes, mais une loupe à la fois sur la modernité de Beethoven et la création, par Liszt, d’un nouveau monde sonore rendu possible par les progrès de la facture pianistique. Le pari est gagné là exactement où la Pastorale d’Argerich et Ntokou perd ses plumes : dans un premier mouvement saisissant de couleurs, de contrastes et d’atmosphères.

Le contemporain et l’inconnu

Le métissage le plus récent a été lancé jeudi 17 décembre (jour de la naissance de Beethoven) 2020 sur les plateformes numériques et implique le nouveau compositeur vedette de DG, Max Richter. Beethoven — Opus 2020, touche finale à l’année commémorative, est une commande du Beethoven-Haus Bonn, lieu de naissance du compositeur devenu musée et centre de recherche. Œuvre orchestrale créée le 16 décembre, Beethoven — Opus 2020 est associée à Andante Loops, pièce pour piano solo dérivée par Richter de la précédente et créée  le 11 décembre « dans la salle Beethoven d’Apple Music ».

Enregistré par la pianiste Elisabeth Brauss, le Beethoven Orchester Bonn dirigé par Dirk Kaftan, l’œuvre de 18 minutes rassemble des collages de fragments de musiques de Beethoven. « J’ai décidé d’apporter au présent certains éléments de la pratique de Beethoven et de Stockhausen de manière nouvelle », déclare Richter. Que d’ambitions ! Max Richtera du mal à faire lever son sujet. Après 5 minutes, on a l’impression que la pièce (une espèce de respiration de baleine dans les eaux profondes, mimée par un grand orchestre) n’a toujours pas commencé. Après 9 minutes non plus. À 14 minutes, à force d’entendre l’intervalle du « Ewig » du Chant de la terre, on se dit que Richter a confondu Mahler et Beethoven. À 15 minutes entre le piano pour nous jouer le finale de l’Opus 109 pendant 2 minutes 40. Fumisterie !

Pour se réconcilier avec l’infusion beethovénienne chez les compositeurs, un CD surprenant mérite un rappel. Edouard Batiste (1820-1876), titulaire, au milieu du XIXe siècle, de l’orgue Saint-Eustache à Paris, a transformé des mouvements de symphonies de Beethoven en œuvres d’orgue à destination des célébrations de sa paroisse. Un double CD publié par Aeolus en 2012 comporte ainsi un Offertoire funèbre sur Adagio de la Symphonie no 3,un Offertoire sur l’Allegretto de la Symphonie no 7,une Élévation sur l’Adagio de la Symphonie no 4,une Communion sur l’Andante de la Symphonie no 5 ou une Grande Sortie sur le Finale de la Symphonie no 9. Tout cela est d’une totale originalité et c’est très bien fait, dans un disque de grande qualité enregistré par Diego Innocenzi à l’orgue de la cathédrale Sainte-Marie de Murcie en Espagne.

CD recommandés

Kaléidoscope. Mari Kodama, Pentatone, PTC 518 6841.

Mozart, Hummel, Beethoven. Aurélia Visovan, Ricercar, RIC 417.

Searching for Ludwig. Kremerata Baltica. Alpha 660.

Triple concerto en trio pour piano. Kremer, Dirvanauskaité, Osokins. Accentus Music, ACC30529.

Symphonie no 9 transcrite pour deux pianos par Liszt. Duo Pescia Cassard, La Dolce Volta, LDV 82.

Batiste. Le dompteur d’orgues, Diego Innocenzi, Aeolus, 2 CD, AE 10731.