Nos 10 disques classiques de l’année

Après un fulgurant CD couplant les Concertos nos 1, 2 et 4, Louis Lortie complète avec ce volume l’intégrale de référence des concertos pour piano de Saint-Saëns.
Photo: Elias Photography Après un fulgurant CD couplant les Concertos nos 1, 2 et 4, Louis Lortie complète avec ce volume l’intégrale de référence des concertos pour piano de Saint-Saëns.

On peut déjà dire que 2021 sera l’année des projets inattendus ou inespérés, nés du temps d’arrêt infligé au rythme effréné de la carrière des artistes. Par opposition, 2020 aura été l’année des parutions retardées, des disponibilités aléatoires et d’une migration vers le numérique. Il n’en reste pas moins nombre de perles qui nous ont accompagnés et émerveillés durant ces mois difficiles en nous faisant réfléchir et rêver.


1. Feuilles nocturnes, Chopin, Evgueni Koroliov (Tacet)

Une année, un disque. Il ne pouvait pas être ordinaire. Evgueni Koroliov, 70 ans, a conçu ce cheminement en 2019. Mais comment imaginer un parcours musical qui incarne davantage 2020 ? Ce CD, qui nous a tant accompagnés durant le confinement, est comme une parabole musicale d’un Chopin à la santé chancelante qui tente de survivre à travers sa créativité et le miracle de son jeu. Il est question de temps qui s’arrête, d’élans brisés et d’une respiration qui s’épuise en des confidences susurrées. C’est sublime.


2. Peteris Vasks : Distant Light, Quatuor avec piano (Bis)

Une année, un compositeur. Peteris Vasks nous a déclaré en mai dernier : « Je n’ai plus tellement de temps, alors je veux positiver, je veux exprimer lumière et amour. » Bis a publié cette année deux immenses disques de ses compositions : le Concerto pour alto avec Maxim Rysanov et Distant Light par le violoniste Vadim Gluzman, encore plus incontournable dans la discographie du compositeur letton, car il associe son plus grand concerto et sa plus fascinante œuvre chambriste.


3. The Well-Tempered Consort I, d’après Bach, Phantasm (Linn)

L’œuvre de Bach est riche de sources musicales dont les intrications polyphoniques peuvent être traduites et illuminées par un consort de violes. Ce disque de l’ensemble Phantasm se place sous l’égide de la lumière : Phantasm chante et déploie des lignes, tisse une toile avec une subtilité arachnéenne. La lucidité sensuelle de cette approche est mise en valeur par une prise de son exceptionnelle dans un disque révélateur, voire immense.


4. Rachmaninov : Préludes, études-tableaux et moments musicaux, S. Babayan (DG)

Depuis plusieurs années les palmarès sont de plus en plus délicats en raison de la qualité des disques pour piano. Chez Deutsche Grammophon, Vikingur Olafsson et son Rameau/Debussy ou, chez Hyperion, Steven Osborne, avec son Prokofiev auraient mérité les honneurs. Mais il est capital de distinguer ce programme de Sergei Babayan. À travers les éruptions et angoisses de Rachmaninov, nous vivons un parcours musical et émotionnel où les partitions se répondent l’une l’autre.
 


5. Amici e Rivali. Duos et trios de Rossini, (Erato)

Le grand récital vocal de 2020 est organisé autour de deux chanteurs d’exception, Lawrence Browlee et Michael Spyres, et célèbre le répertoire créé par Rossini à Naples entre 1816 et 1822. Le compositeur créait pour les forces à sa disposition, notamment un tandem de ténors, l’un plus aigu, l’autre plus barytonnant. Tantôt rivaux, tantôt amis, en joutes et pyrotechnies vocales, Brownlee et Spyres se jouent des difficultés de ces duos, voire de ces trios, dont celui, fabuleux, d’Otello avec la mezzo Tara Erraught.



6. Camille Saint-Saëns : Concertos pour piano nos 3 et 5, Louis Lortie (Chandos)

Le grand disque d’un artiste québécois en 2020 trouve aisément sa place dans un top-10 international. Et pour cause ! Après un fulgurant CD couplant les Concertos nos 1, 2 et 4, Louis Lortie complète avec ce volume l’intégrale de référence des concertos pour piano de Saint-Saëns. L’unité esthétique avec le volume 1 est totale, et la réussite transcendante du Concerto « L’Égyptien » (no 5) surpasse même la version d’Alexandre Kantorow (Bis), vainqueur du Concours Tchaïkovski.


7. Johann S. Bach : Variations Goldberg, P. Kolesnikov, (Hyperion)

Kolesnikov aime-t-il trop le son qu’il produit ? Il est sûr qu’il y a dans ce disque une recherche obsessionnelle de la sonorité. Mais la démarche n’est pas gratuite, car la narration et le goût de l’ornementation éblouissent et nous mènent dans les ultimes variations (transition des Variations 29 et 30 et fin de cette dernière) jusqu’à l’inouï. L’esthète Kolesnikov nous livre « ses » Goldberg, sans déformer « les » Goldberg. Et cet apport est aussi majeur que fascinant.


8. Camille Saint-Saëns : Le timbre d’argent, Accentus, Les Siècles, F.-X. Roth (Bru Zane)

Découverte opératique de l’année, Le timbre d’argent ​est une œuvre composée par Saint-Saëns à l’âge de 28 ans. Ce que nous redécouvrons ici est la révision de 1914 alors que Saint-Saëns, octogénaire, se penchait sur son œuvre de jeunesse, un pétillement musical avec une variété d’atmosphères irrésistible autour d’un argument étonnant : un artiste désargenté se voit offrir le moyen de se couvrir d’or en faisant retentir un timbre d’argent. Sauf que chaque tintement cause un décès dans son entourage…


9. Antonio Draghi : El Prometeo, Leonardo García Alarcón (Alpha)

Ce Prométhée de 1669, premier opéra connu en espagnol, a été retrouvé en 2018. Mais il lui manquait tout le IIIe acte. Quelle performance interprétative plus intense et élaborée peut-on imaginer que de composer « à lamanière de… » ce IIIe acte afin de permettre à El Prometeo d’exister ? La musique est post-monteverdienne, ce qui permet à Leonardo García Alarcón d’évoquer Monteverdi, Cavalli ou Caldara. Le projet est couronné de succès : c’est aussi passionnant et kaléidoscopique que savoureux.


10. Walter Kaufmann, Arc Ensemble (Chandos)

Cet ensemble torontois enrichit sa série de musiciens en exil avec Walter Kaufmann (1907-1984), juif tchèque, élève de Schreker, fasciné par Mahler, qui a fui les nazis pour Bombay, où il est devenu directeur de la musique européenne de la Radio indienne et compositeur de musiques de films. Après la guerre, on le retrouve chef de l’Orchestre de Winnipeg puis professeur d’ethnomusicologie à Bloomington. Ces sublimes musiques fusionnant la Mitteleuropa et les épices indiennes sont la découverte la plus touchante et la plus dépaysante de l’année.