Le legs avant-gardiste de la chanteuse Anne Sylvestre

La chanteuse Anne Sylvestre lors de sa préparation pour un spectacle à l’Auditorium Saint-Germain, en 2003
Stéphane de Sakutin Agence France-Presse La chanteuse Anne Sylvestre lors de sa préparation pour un spectacle à l’Auditorium Saint-Germain, en 2003

Connue du grand public surtout pour ses chansons pour enfants, les « Fabulettes », l’artiste était aussi une grande inventeuse de formes, féministe, engagée, avant-gardiste. Elle est morte lundi à 86 ans.

« Les quelques années qui lui restent / Elle veut les vivre à fond la caisse / Elle aime pas les rétroviseurs. » Ces trois vers, Anne Sylvestre les scandait sur son dernier album paru en 2013, Juste une femme. Celle qui était connue surtout pour son immense répertoire pour enfants chantait là une aïeule, Violette, outrée que son boucher, tout mielleux de condescendance derrière ses petites lunettes, ose lui demander : « Et pour la p’tite dame, ça sera quoi ? » P’tite dame ? Violette, enfant de la guerre, vingt fois arrière-grand-mère, habituée à tenir tête « aux chiens, aux menteurs et aux imbéciles », était tout sauf une p’tite dame, c’est sûr. Anne, c’était pareil : cheveux courts, rouge écarlate, sensible mais grande gueule, la chanteuse arpentait sa neuvième décennie d’existence en roue arrière. Oh, pas comme un motard qui se la ramène, non, plutôt comme une gosse à vélo, heureuse, fière et libre de faire ce qu’elle veut. En 2018, à 84 ans (!), elle sort son premier livre, Coquelicot et autres mots que j’aime.

Anne Sylvestre les aimait follement, les mots. Elle avait envisagé un temps de devenir prof de lettres, mais c’est en chanson qu’elle préférait les manipuler, c’était plus fort qu’elle, alors adieu, la Sorbonne. Parmi les quelques dizaines de mots qu’elle aimait encore un peu plus fort que les autres, épinglés dans ce recueil, il y avait : agate, escogriffe, Réaumur-Sébastopol, œuf, paletot, baliverne, huile. Certains pour le plaisir de les prendre en bouche, d’autres comme des bibelots, des souvenirs de voyage. De même qu’elle n’envisageait pas d’arrêter de composer des chansons (« C’est tout ce que je sais faire »), elle continuait de voyager : il y a à peine deux mois, elle donnait des concerts, présentait son dernier tour de chant, Manèges (« À quoi sert un manège s’il ne tourne pas ? Le mien ne s’arrête jamais ! »), à guichets fermés au festival Les Émancipées de Vannes, notamment, debout, radieuse, accompagnée de trois musiciennes. Plusieurs dates avaient dû être reprogrammées, et on imagine son impatience de présenter ses nouvelles chansons, de tourner, de fouler la Cigale plusieurs soirs de suite pour faire ce qu’elle préférait : être devant son public, offrir des colliers de mots, recevoir l’énergie de la foule, « faire l’andouille ». Mais la mort, planquée dans un buisson, a tiré un câble en travers du chemin. Anne Sylvestre a succombé lundi à un AVC, elle avait 86 ans. Dans le fossé, la roue avant du vélo continue de tourner.

Elle ne s’est pas effacée discrètement en se tassant dans un fauteuil, elle n’est pas morte d’ennui comme la grand-mère dont elle pleure la perte en 1975 sur l’album Une sorcière comme les autres. Les tissus avaient suivi le cours naturel des choses, mais l’âme, elle, était restée d’une tonicité remarquable, et si elle détenait une grande sagesse, ce n’était pas uniquement une question d’âge. Récemment, elle s’étonnait elle-même « d’avoir déjà tout compris » avec Porteuse d’eau, la toute première chanson qu’elle ait chantée sur scène. Immodeste peut-être, s’amusait-elle, n’empêche que son expérience de vie vérifiait son instinct, voilà tout. Anne Sylvestre ne se gênait pas. Bougonne, mélancolique, acerbe, tendre, toujours perméable à recevoir la marque d’une émotion, comme elle l’avait toujours été. Mais la vieillesse sereine, ça, sûrement pas — en juillet, Madelen, la plateforme de l’INA, lui soumettait quelques archives télévisuelles à commenter. Devant un extrait daté de 1966 où Denise Glaser, dans l’émission Discorama, affirmait déceler en la chanteuse une forme de sérénité nouvelle, Anne Sylvestre, 86 berges entre-temps, s’esclaffait : « La sérénité, je déteste ce mot, cette notion, ce sentiment. On ne peut pas être sereine ! Enfin, j’ai toujours souhaité ne jamais l’être, parce que c’est tout plat, c’est rien. Non, je suis pas sereine. Je pourrais plus mettre un pied devant l’autre si je pouvais dire “je suis sereine” ! Je suis toujours bien capable de me mettre en colère, et tant mieux, parce que c’est un moteur. »

L’Anne qui mord, voilà un versant trop méconnu de l’artiste, ramenée sans cesse au cours de sa carrière aux Fabulettes qu’elle commence à composer à la naissance de sa première fille. Le premier disque sort en octobre 1962, il y en aura 18 en tout, une montagne de comptines à la fois rigolotes et intelligentes — « rigolligentes » — sans pour autant être bêtement moralisatrices, où l’on dévore de délicieux « yaourts à tout » à même le pot, on se lave gentiment les oreilles-coquillages, un escargot nous invite dans sa coquille et on apprend que les différences de couleur de peau, c’est tout simplement parce que « tous les enfants sont faits de lait, avec plus ou moins de café, de grenadine ou bien de thé ». L’an dernier encore, dans Libé, Anne Sylvestre reconnaissait que sa production enfantine lui assurait un renouvellement de son auditoire : « Sans faire d’humour noir, si je ne comptais que sur les fans des débuts, ils ne seraient plus très nombreux ! »

Non, je suis pas sereine. Je pourrais plus mettre un pied devant l’autre si je pouvais dire “je suis sereine”! Je suis toujours bien capable de me mettre en colère, et tant mieux, parce que c’est un moteur.

 

Mais sa carrière de chanteuse n’a pas commencé par ces comptines, qu’elle n’a d’ailleurs jamais interprétées en concert, et quel dommage que d’occulter les 24 albums « pour adultes » de cette autrice-compositrice-interprète bien plus prolifique que Brassens — qui lui vouait d’ailleurs une grande admiration ! Elle n’était pas uniquement « chanteuse pour enfants », tout comme elle n’était pas uniquement « chanteuse pour adultes » — elle était chanteuse tout court, pour tous, elle appelait cela « humaniste ». On pourrait dire aussi : perméable aux individus, aux images, aux détails dans les images, à des recoins qu’on ne voit plus dans les mots simples à force de les côtoyer tous les jours. Concrètement : « J’aime les images, je ne veux pas que ce soit abstrait, ça m’énerve. On a le droit d’employer des mots-mots et de s’en servir d’une manière plus belle que dans la vie quotidienne, je crois. »

Dans le coffret intégral de ses Fabulettes, le premier volume regroupe les Chansons pour… (Pour se réveiller, Pour aller en promenade, Pour attraper un papillon…). Sur le même modèle, on pourrait s’amuser à constituer un échantillon, forcément lacunaire, de l’immense diversité de destinataires pour qui Anne Sylvestre a chanté et fait des chansons. On pourrait ? On peut — pourquoi se gêner ?

Pour l’école de voile des Glénans. Son premier public, très bienveillant, au coin du feu, elle a 20 ans. Un copain lui a prêté sa guitare, alors elle apprend la poignée d’accords indispensables et chante pour ses amis. C’est dans cette ronde qu’un garçon lui parle de la Colombe, un célèbre cabaret de l’île Saint-Louis où traînent Ferrat, Moustaki, Béart. Il lui donne le numéro du patron, Michel Valette, lui conseille d’auditionner. Elle y débute le 19 novembre 1957. Salaire : 7 francs par passage.

Pour Guy Béart. C’est à la Colombe qu’il entend Anne Sylvestre chanter Porteuse d’eau. Mais Anne a décrété que le morceau s’appelait La Terre. Guy Béart, touché par sa performance, vient lui dire : « Ta chanson s’appelle pas La Terre, c’est pas un titre, ça, elle s’appelle Porteuse d’eau. »

Pour un bébé qui ne naîtra pas. Non tu n’as pas de nom sort en 1974 et s’adresse à ce ventre dont elle refuse que quiconque, sauf elle, dispose. « Depuis si longtemps je t’aime / Mais je te veux sans problème / Aujourd’hui, je te refuse / Qui sont-ils ceux qui m’accusent ? » Le 17 janvier 1975, la loi Veil qui encadre la dépénalisation de l’avortement est votée. « Ils en ont bien de la chance / Ceux qui croient que ça se pense / Ça se hurle, ça se souffre /C’est la mort et c’est le gouffre. »

Pour les vaches. « À l’heure de donner leur lait / Elles endurent un supplice / La machine à traire leur fait / Aux mamelles des cicatrices. » La vache engagée, parue en 1975 sur Une sorcière comme les autres, parvient avec une habileté diabolique à détailler les méfaits de l’élevage intensif tout en se moquant du concept d’« année de la femme » décrété cette année-là : « On va réunir un congrès / Sur la condition des vaches / Le Président s’ra le boucher / C’est intéressant qu’on le sache. »

Pour les femmes. Elle-même fait la gueule sur ses pochettes, elle veut chanter ce qu’elle veut et éprouve une grande gratitude à l’égard de Jacques Canetti, qui lui a laissé une entière liberté chez Philips. Plus tard, alors qu’elle a été virée, elle fonde son propre label et s’autoproduit, chose très rare à l’époque, à plus forte raison pour une femme. Elle est cataloguée « méchante féministe », mais préfère formuler les choses ainsi : « Je n’aime pas les mots en “iste”. Mais, c’est vrai, je suis une femme consciente, je me suis toujours battue pour la dignité. » Comme si elle était sans âge, en dehors du temps, elle parle aussi bien à la fillette qu’à la vieille, exhorte à rien d’autre qu’à l’autodétermination, est-ce tant demander ? Citons Bergère, désopilant virelai sur une gardienne de moutons effrontée, victime de harcèlement de pâturage, ou encore plus récemment Juste une femme : « Petit monsieur, petit costard / Petite bedaine / Petite sal’té dans le regard / Petite fredaine / Petite poussée dans les coins / Sourire salace / Petites ventouses au bout des mains / Comme des limaces / Petite crasse / Il y peut rien si elles ont des seins / Quoi, il est pas un assassin / Il veut simplement apprécier / C’que la nature met sous son nez. » DSK, es-tu là ?

Pour les amateurs de contrepoint. Si les Fabulettes sont joliment composées, prêter une oreille à la riche instrumentation du « reste » de la discographie d’Anne Sylvestre, toute en contre-chant de clarinette, en lignes basses d’une grande souplesse mélodiques et en commentaires dissimulés au piano, ravira les mélomanes, au point parfois d’en oublier le texte. Les chasseurs de quintes parallèles resteront sur leur faim, bien fait pour eux.

Pour Beethoven. Excédée par sa voisine, aspirante pianiste, qui ânonne Lettre à Elise à longueur de journée, Anne voit rouge et se fend d’une hilarante et potache Lettre ouverte à Elise à l’attention du compositeur allemand, chantée avec force éructations, grincements, sons nasillards, au bord de la crise de nerfs. Le Rondo a Capriccio fait femme.

Pour les homosexuels. Gay, marions-nous sort en 2007, alors que l’idée de la Manif pour tous n’a pas encore germé dans le cerveau des petits amis de Frigide Barjot. « Gay gay marions-nous / Grimpez donc sur mes genoux / C’est la première étape / Ça va pas plaire au pape ». En effet.

Pour les vieux. Le vieillard isolé dépeint avec délicatesse dans L’habitant du château « se lave plus beaucoup / Serviettes lourdes / Et savon fourbe / Ont rendu la douche tabou », mais « s’il ne bouge plus beaucoup / Quelle importance ? / Car c’est l’essence / De sa vie qui le tient debout ».

Pour ne pas mourir. En 1985, Anne Sylvestre vient d’avoir 50 ans et subit une chimiothérapie. Alors qu’elle en sort, elle compose Écrire pour ne pas mourir, comme sous la dictée. « Qu’on m’écoute en passant, d’une oreille distraite / Ou qu’on ait l’impression de trop me ressembler / Je voudrais que ces mots qui me sont une fête / On ne se dépêche pas d’aller les oublier / Et que vous soyez critiques ou plein de bienveillance / Je ne recherche pas toujours ce qui vous plaît / Quand je soigne mes mots, c’est à moi que je pense / Je veux me regarder sans honte et sans regrets / Sans honte et sans regrets / Écrire pour ne pas mourir / Écrire, grimacer, sourire, écrire et ne pas me dédire, dire / Ce que je n’ai su faire / Dire pour ne pas me défaire, écrire, habiller ma colère / Écrire pour être égoïste / Écrire ce qui me résiste / Écrire et ne pas vivre triste et me dissoudre dans les mots / Qui soient ma joie et mon repos / Écrire et ne pas me foutre à l’eau / Et me dissoudre dans les mots / Qui soient ma joie et mon repos / Écrire et pas me foutre à l’eau / Écrire pour ne pas mourir / Pour ne pas mourir. »

Anne Sylvestre n’est pas morte.