Le tour du monde de Sofiane Pamart

Élève modèle de piano, Sofiane Pamart, qui a grandi en banlieue de Lille de parents aux racines berbères «qui ne jouaient d’aucun instrument de musique», a développé son talent de compositeur en autodidacte.
Photo: Valentina Belleza Élève modèle de piano, Sofiane Pamart, qui a grandi en banlieue de Lille de parents aux racines berbères «qui ne jouaient d’aucun instrument de musique», a développé son talent de compositeur en autodidacte.

La Havane, Bora Bora, Madagascar, Séoul… Les titres des compositions du premier album du pianiste français Sofiane Pamart invitent à l’évasion. Un an après sa parution en Europe, Planet arrive officiellement ici, bonifié de six nouvelles pièces, « six nouvelles destinations, puisque Planet est un album de voyage », qu’il avait envie de poursuivre, car « ce voyage, on en rêve de plus en plus puisqu’on en est empêchés », nous dit-il depuis Paris, « confiné et très calme ».

Avant d’aborder le parcours rigoureux du pianiste viré compositeur néoclassique, avant de discuter des mérites de Schumann et de Debussy, sachez que Sofiane Pamart est d’abord connu du grand public comme le « pianiste du rap » : ces dernières années, il s’est forgé une réputation en tant que collaborateur privilégié de la nouvelle scène hip-hop européenne, apparaissant sur les succès de Médine, Lord Esperanza, Vald, Scylla et du trio belge L’Or du Commun, pour ne nommer qu’eux.

Dans le milieu, on le surnomme même le « Piano King ». « C’est l’objectif que je me suis fixé en sortant du conservatoire : moi, je serai le pianiste du rap français », assure Pamart. « Le rap, c’est la musique que j’écoutais ; le classique, c’est la musique que je travaillais au conservatoire. Naturellement, lorsque j’ai commencé à travailler avec les rappeurs, j’avais l’impression qu’on parlait des mêmes choses. Je partageais plus de références musicales avec eux » qu’avec les collègues qu’il fréquentait durant ses études.

À l’écoute, Planet Gold ne laisse pourtant pas deviner la passion du pianiste pour le hip-hop. « Il y a quand même la pièce Alaska, ce serait celle qui se rapprocherait le plus » d’une esthétique propre au hip-hop, « composée à partir de boucles », comme des échantillons musicaux. C’est ainsi qu’il a infiltré les studios des rappeurs et des beatmakers, « en imitant des samplings, en imitant les machines, en échantillonnant moi-même des partitions ».

Planet est une collection de compositions au romantisme dynamique qui met d’abord en relief l’admirable technique de l’instrumentiste, son attaque vive, son doigté précis. C’est dans ses « traits techniques » qu’on reconnaîtra la qualité de sa formation, dans « ces arpèges que j’ai travaillés dans certaines œuvres et qui me reviennent dans les doigts, comme des réflexes », dit Pamart, qui inscrit son œuvre dans la tendance néoclassique.

« C’est-à-dire que je suis vraiment inspiré par l’histoire des grands compositeurs qui sont venus avant moi, que j’ai travaillés pendant de longues années, mais en même temps, il y a dans le néoclassique la notion de nouveauté, une volonté de s’inspirer d’autres styles musicaux. Mon style est très imprégné de classique, mais je n’ai pas peur de m’inspirer d’autres styles, du jazz, du rock, de la musique soul, de la musique répétitive comme celle de Philip Glass. » On entend des traces de ce jazz dans les accords de Chicago et de Bora Bora, on entend aussi la grande tradition des musiques du cinéma français, les thèmes élégants de François de Roubaix, par exemple ; sur Le Caire, on plonge plutôt dans le théâtral mélodrame des airs de Joe Hisaishi, compositeur japonais attitré du réalisateur Hayao Miyazaki du célèbre Studio Ghibli. « C’est vrai que le cinéma m’inspire beaucoup, reconnaît le musicien. Le piano laisse quand même de la place à l’expression cinématographique ; quand je compose, je vois beaucoup d’images. »

« Comme une libération »

« C’est amusant, poursuit Sofiane, il y a des choses qu’on peut faire grâce à une formation classique, mais qu’on n’ose pas faire selon les règles [de la musique] classique. Justement, ce côté très mélodramatique, romantique parfois, dans certains thèmes où j’ose être un peu fleur bleue, comme dans celui du Caire. Ce genre de thèmes me touchent beaucoup par leur naïveté. Il y a quelque chose de très pur, très naïf, qu’on retrouve justement dans la musique de film davantage que dans la tradition classique pure. »

Élève modèle de piano, Sofiane Pamart, qui a grandi en banlieue de Lille de parents aux racines berbères « qui ne jouaient d’aucun instrument de musique », a développé son talent de compositeur en autodidacte. « En tant que pianiste, j’ai hérité de la tradition des grands maîtres du classique », Chopin qu’il a beaucoup joué, Schumann, les impressionnistes français Debussy et Ravel. « C’est avec eux que je me suis formé. Mais, j’ai toujours composé. Depuis tout petit, j’ai toujours eu hâte de jouer mes propres morceaux. Ainsi, [Planet Gold] est comme une libération, après 15, 20 ans de conservatoire. »

Or, son auditoire est celui qui l’a découvert comme le « pianiste du rap français » avant qu’il ne lance Planet : « La plupart des gens qui m’écoutent n’avaient jamais écouté de piano auparavant, se réjouit-il. Ce rapprochement avec la scène rap m’a permis de m’adresser à des publics qui ne se sentaient pas concernés » par la musique classique. « On a l’impression de parler la même langue, à cause de mon attitude, de mes goûts, de mon style de vie. Je leur ressemble, je crois, et du coup, ils s’attachent à mes propositions. J’ai reçu un accueil très enthousiaste, et beaucoup de soutien ; pour leur part, les rappeurs ont l’impression de pouvoir s’approprier un style, celui du piano, en se disant que ça s’adresse aussi à eux. En fait, les gens qui étaient les plus critiques [de mon travail] m’ont rejoint plus tard, car ce qui compte pour moi, c’est vraiment l’émotion, plus que le style “classique”. Je crois que je les ai ralliés grâce à l’émotion. »

 

Planet Gold

Sofiane Pamert, PIAS