Peut-on encore redécouvrir les concertos de Beethoven?

Le pianiste Martin Helmchen  et le chef d’orchestre Andrew Manze se démarquent pour leur verve et leur énergie, une curiosité qui semble toujours  en éveil,  une inventivité qui sert à faire exulter la musique et non briller un ego.
Andreas Malkmus Le pianiste Martin Helmchen et le chef d’orchestre Andrew Manze se démarquent pour leur verve et leur énergie, une curiosité qui semble toujours en éveil, une inventivité qui sert à faire exulter la musique et non briller un ego.

En cette année du 250e anniversaire de la naissance de Beethoven, nous avons eu de nouvelles intégrales des Sonates pour piano, notamment celle, majeure, d’Igor Levit, deux intégrales des quatuors à cordes et quelques intégrales symphoniques. Mais c’est dans les concertos pour piano que se trouve le substrat musical et critique le plus intéressant.

L’exemple des concertos pour piano de Beethoven est d’autant plus édifiant qu’il ouvre le champ à de nombreuses considérations esthétiques et musicales, la première étant liée au choix de l’instrument soliste.

Sortis du musée

Cela nous paraît tomber sous le sens, par habitude, d’entendre un Steinway face à un orchestre symphonique, mais si l’on cherche à retrouver le son de l’époque de Beethoven, la réflexion nous amène à un tout autre choix puisque l’instrument à disposition du compositeur était le pianoforte.

Le facteur d’instrument qui avait alors la cote était Conrad Graf (1782-1851), un Allemand émigré à Vienne peu avant 1800. Le génie de la facture du piano de l’époque John Broadwood (1732-1812), inventeur de la pédale forte, résidait à Londres. Ses pianoforte des années 1800-1812 étaient les plus avancés du monde.

La facture du piano connaîtra des développements majeurs notamment à Paris dans les années 1825 à 1840 avec Pleyel et Érard. Mais Beethoven étant mort en 1827, on peut considérer que le top de l’univers des instruments d’époque est la production de Graf, Broadwood et d’un dénommé Anton Walter (1752-1826).

Deux questions se posent si on choisit un instrument de ce type. Opte-t-on pour un instrument d’époque, de musée, ou une copie moderne, en général plus égale et plus stable ? S’ensuit la délicate problématique de la balance entre cet instrument, qui n’a nullement la puissance d’un piano moderne, et l’orchestre — effectif orchestral, placement des musiciens et prise de son.

Les enregistrements pionniers Tan-Norrington et Lubin-Hogwood (instruments trop frêles) n’ont pas vraiment convaincu, mais davantage tout de même qu’Arthur Schoonderwoerd, qui réduisait l’orchestre à la portion congrue. Levin-Gardiner (Archiv) et Immerseel-Weil (Sony), ces derniers avec l’ensemble torontois Tafelmusik, étaient jusqu’ici les plus satisfaisants ; le premier pour l’orchestre, le second pour le soliste.

Critiquer des enregistrements sur pianoforte implique une part plus subjective qui touche à l’appréciation personnelle du son de l’instrument. Trois nouvelles intégrales viennent s’ajouter cette année : Brautigam-Willens (BIS), Wallisch-Haselböck (CPO) et Bezuidenhut-Heras Casado (HM). Cette dernière est distillée en disques séparés et il lui manque encore (retard dû à la pandémie ?) le CD des Concertos nos 1 et 3.

Brautigam, qui a déjà enregistré une intégrale sur piano moderne, est une grosse déception. Ses instruments (des copies réalisées par McNulty) apparaissent frêles face à l’orchestre aux sonorités vertes, décharnées et aigrelettes de Michael Alexander Willens. On frôle le masochisme auriculaire.

Wallisch utilise trois instruments Conrad Graf d’époque, alors que Bezuidenhut joue sur une copie de Graf. Ce qui est étrange chez Bezuidenhut, c’est la volonté d’interventionnisme interprétatif dans le genre « regardez comme je pétille d’idées ». C’est parfois très spectaculaire (finale du 2e Concerto, qui a l’air d’un feu d’artifice), mais parfois pédant. C’est ainsi qu’il arpège les accords du 2e mouvement du 4e Concerto pour bien faire comprendre qu’il adhère à la théorie voulant que le piano incarne Orphée avec sa lyre. Le ferme orchestre de Heras Casado, très dans la ligne Gardiner, ne choquera personne.

Gottlieb Wallisch et Martin Haselböck ont davantage pour but de documenter et de faire sonner des instruments d’époque. Dans le cadre du projet, les concertos ont été enregistrés dans des salles liées à la vie de Beethoven, ce qui nimbe le 4e Concerto d’un halo étrange. Mais on a ici une exploration sonore passionnante et beaucoup de musique (le mouvement lent de 4e Concerto, le plus éloquent depuis Immerseel). Cette proposition, qui comprend aussi la transcription pour piano du Concerto pour violon en ré majeur, op. 61a, ne fait rien pour briller, mais son intégritéet le fruité unique de ses coloris lui permettent de s’ajouter à Levin-Gardiner et à Immerseel-Weil.

Seul ou à deux ?

Dans les intégrales sur piano moderne, commençons par rappeler nos références : Kovacevich-Davis, Bronfman-Zinman et Uchida-Sanderling. Trois choix possibles : un pianiste avec ou sans chef, un orchestre de chambre ou un orchestre symphonique. Parmi les pianistes qui ont choisi de se passer de chef, nous avons eu plus tôt cette année Jan Lisiecki et François-Frédéric Guy, le premier très franc et immédiat, le second plus pugnace.

Lorsque le pianiste se « dirige », la question de la personnalité de l’accompagnement orchestral se pose forcément. Il suffit d’écouter l’introduction orchestrale du 1er ou du 3e Concerto dirigée par Hannu Lintu avec Stephen Hough pour voir tout ce qui manque à Jean-Efflam Bavouzet (Chandos), qui mène lui-même l’Orchestre de chambre de Suède, sec, mat, petit, raide. L’intégrale Bavouzet déçoit. À ce compte-là, Guy et Lisiecki font mieux.

Ondine a aussi réédité l’Intégrale d’Olli Mustonen avec le Tapiola Sinfonietta. Au piano moderne, Mustonen, c’est Bezuidenhut en pire : de l’interventionnisme m’as-tu-vu en permanence. Cet insupportable pensum nombriliste est la pire intégrale des concertos de Beethoven avec celle de Pletnev (DG, 2007). Ceci nous laisse avec quatre (!) nouvelles intégrales de pianistes avec chefs (cinq en comptant les poussifs Sombart-Vallet chez Signum).

Le Canadien Stewart Goodyear (Orchid) est toujours un excellent musicien, qui retrouve son partenaire habituel, le chef Andrew Constantine, peu imaginatif, à la tête d’un orchestre honorable mais gris (BBC du pays de Galles). C’est bien, mais il y a beaucoup mieux.

Les trois propositions majeures de l’année sont Stephen Hough-Hannu Lintu (Hyperion), Inon Barnatan-Alan Gilbert (Pentatone) et Martin Helmchen-Andrew Manze (Alpha), un cycle complété par la parution, le 13 novembre, du 3e Concerto, couplé au Triple concerto.

Hough et Lintu répondent à toutes les attentes : piano clair, orchestre cossu, parfois un peu trop ample par rapport à la finesse de jeu de Stephen Hough. De ce point de vue là, lorsque l’Academy of St Martin in the Fields, dirigée par Alan Gilbert, répond à Inon Barnatan, par exemple dans le finale du 1er Concerto, il y a un rapport de dialogue musical (concertareen italien) qui s’impose avec bien plus d’évidence. Hough-Lintu ne décevront personne, mais, dans la « grande manière », Uchida et Sanderling sont imbattables.

De manière très intéressante, Andrew Manze, le partenaire de Martin Helmchen, fait sonner le Deutsches Symphonie-Orchester Berlin de manière encore plus transparente et plus chambriste que l’Academy d’Allan Gilbert, qui garde un petit côté feutré façon « couvercle sur la marmite », totalement à l’opposé de la couleur très « ouverte » du même orchestre dans l’intégrale de Jan Lisiecki.

Malgré la qualité du travail et l’entente Barnatan-Gilbert, Martin Helmchen et Andrew Manze sortent archivainqueurs de ces écoutes pour leur verve et leur énergie, une curiosité qui semble toujours en éveil, une inventivité qui sert à faire exulter la musique (la trompette dans le finale du 4e Concerto !) et non briller un ego. La puissance exaltée du finale du 3e Concerto est aussi réussie que dans les enregistrements d’Emil Guilels.

Il y a dans cet exemple une leçon rassurante, qui rejoint celle d’Igor Levit dans les sonates pour piano. Malgré le poids d’un héritage discographique qui, dans les deux cas, remonte à Artur Schnabel, Wilhelm Kempff et Wilhelm Backhaus, il reste de la place pour que des artistes d’aujourd’hui viennent apporter une pierre signifiante à l’édifice de l’interprétation des chefs-d’œuvre même les plus rabâchés du répertoire musical.

Nos recommandations

Wallisch-Haselböck. Orchestre de l’Académie de Vienne, Concertos nos 1-5, Concerto op. 61a, Rondo WoO6, CPO, 3 CD, 555 329-2.

Hough-Lintu. Orchestre symphonique de la Radio finlandaise, Concertos nos 1-5, Hyperion, 3 CD, CDA 68297 / 3.

Barnatan-Gilbert. Academy of St. Martin in the Fields, Vol. 1 : Concertos nos 1, 3, 4, Triple concerto, Pentatone, 2 CD, PTC 5186 817 ; Vol. 2 : Concertos nos 2, 5 et op. 61a, Fantaisie chorale, Pentatone, 2 CD, PTC 5186 824.

Helmchen-Manze. Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, Vol. 1 : Concertos nos 2 et 5. Alpha 55 ; Vol. 2 : Concertos nos 1 et 4, Alpha 575 ; Vol. 3 : Concerto no 3 et Triple concerto (avec Antje Weithaas et Marie-Elisabeth Hecker), Alpha 642. Parution du Vol. 3 le 13 novembre.