Marc-André Hamelin et les choses de la vie

La philosophie musicale de Marc-André Hamelin en disque est celle du partage, comme au concert, mais aussi et surtout celle de la quête de la perfection.
Photo: Agence BigJaw La philosophie musicale de Marc-André Hamelin en disque est celle du partage, comme au concert, mais aussi et surtout celle de la quête de la perfection.

Le pianiste québécois Marc-André Hamelin était en concert à Joliette, dans le cadre des « Notes d’automne » du Festival de Lanaudière, vendredi soir. Il y jouait notamment la Sonate D. 959 de Schubert, son premier contact attendu de part et d’autre avec le public depuis le mois de mars.

Sur scène, Marc-André Hamelin était heureux de retrouver de bonnes vieilles sensations perdues. « Entre le disque et le concert, mon degré d’implication est le même, mais inévitablement, le résultat est différent, car la musique est un partage. » Il ne donne pas des concerts pour se montrer, mais pour partager, précise-t-il.

Lorsque Le Devoir a joint le pianiste après le concert, il se réjouissait d’avoir « senti la présence des gens » et n’a pas particulièrement remarqué que l’auditoire était disséminé. Marc-André peine à décrire ce que cela change : « L’effet sur moi sera différent, mais je ne m’en aperçois pas, parce qu’au studio ou sur scène, je donne. »

L’écriture de Beethoven dans la "Hammerklavier", “pianistiquement”, il faut bien l’avouer, est une cochonnerie — et le mot n’est pas trop grossier. Les concessions au confort pianistique n’existaient tout simplement pas dans son esprit.  

 

Disques en suspens

Il s’agissait vendredi de la seconde interprétation en concert de l’avant-dernière sonate de Schubert à Lanaudière. Il y a un souvenir cuisant de la première, c’est le cas de le dire. « Autour de l’an 2000, je l’avais jouée à L’Assomption. L’église était épouvantablement chaude et, en plus, le concert était télévisé. Avec les éclairages, la chaleur me faisait frire le cerveau. Dans ces circonstances, je ne peux plus penser, et les fausses notes pleuvaient. Pour le reste de mon existence je refuse de regarder cette vidéo ! »

Il faudra attendre avant de le voir immortaliser cette sonate sur disque : « C’est trop tôt. Il faut d’abord que je vive avec. » Les enregistrements prévus ces derniers mois ont tous été reportés en raison de la pandémie. Ils devaient avoir lieu à Berlin. « Je n’aurai pas pu passer la frontière à ce moment-là. J’avais deux projets : un CD de musique de Carl Philipp Emanuel Bach et l’intégrale des Nocturnes et des Barcarolles de Fauré. J’aurais enregistré le Bach et commencé le Fauré, car cela ne peut se faire d’un jet. » Pour reprogrammer ces enregistrements, Marc-André Hamelin ne choisira pas le Canada. « Aller à McGill serait une possibilité, mais il faudrait passer la frontière et m’isoler 14 jours [le pianiste vit à Boston]. Donc, il vaut mieux que je demeure aux États-Unis. Une nouvelle occasion s’offre à moi puisque mon mois de décembre était sans concert dès avant la pandémie. » On sent que l’artiste va tenter d’arranger quelque chose pour les Fêtes.

La philosophie musicale de Marc-André Hamelin en disque est celle du partage, comme au concert (« quand on veut faire découvrir de la musique ou montrer des facettes cachées du répertoire que les gens connaissent »), mais aussi et surtout celle de la quête de la perfection. « Dans mes disques, je ne m’en cache pas, il y a beaucoup de montages. Mon producteur, Andrew Keener, dit qu’il est plus important de faire un bon disque que de prétendre faire des prises complètes. Les prises complètes, je ne crois pas à cela, je veux le résultat le plus fidèle possible à mon idéal. »

Le don du ciel

Pendant la pandémie, Marc-André Hamelin a joué à trois reprises, sans public : « D’abord, de la maison, pour le 92nd Street Y, à New York, puis pour le Festival de Rockport, dirigé par Barry Shiffman, ancien membre du St. Lawrence String Quartet et directeur du Banff Centre, et au studio de la Radio WGBH de Boston, le 14 juillet, avec Lara St. John et le Quatuor Ulysses. » Là, pour le coup, il s’agissait de prises complètes, « ce qui ajoute un élément de pression ».

Ce que Marc-André Hamelin retient de ces six derniers mois est surtout une découverte que sa vie de musicien itinérant ne lui permettait pas. « Le plus grand avantage est d’avoir passé tout ce temps en famille. Bien des musiciens étaient forcés d’être seuls, car ils n’ont pas de famille. Moi, j’ai une famille. Je connais ma femme depuis 2003, et c’est de loin la plus longue période que j’ai passée avec elle depuis que je la connais. C’est un don du ciel ! »

Musicalement, Marc-André Hamelin, qui est aussi compositeur, a pu terminer des commandes, dont l’une de la philharmonie de Cologne. « C’est une pièce qui devait être créée par le pianiste Alexander Melnikov. À mesure que je l’écrivais, je réalisais que c’était une réflexion des sentiments que l’on éprouve quand on est isolé. Sono solo [Je suis seul] a été créée en avril. Je ne sais pas quel genre de vie cette œuvre va avoir, mais je vais la faire publier », nous dit Marc-André Hamelin.

Le pianiste a aussi retravaillé la Sonate Hammerklavier de Beethoven. « Je ne l’avais jouée qu’une fois en public. C’était à Montréal en 1993. » Un concert resté fameux aussi par la critique au vitriol de Claude Gingras. « Ce n’était pas une catastrophe [“un échec presque complet” dans les termes du critique], comme il l’a laissé entendre. J’avoue que ce n’était pas un produit fini, mais de là à dire que j’avais échoué… »

« Depuis ce temps, il y a eu une évolution. Je suis plus analytique et plus apte à résoudre des problèmes », reconnaît le pianiste. « Vous savez, la moitié de la bataille est gagnée quand on trouve les bons doigtés, car l’écriture de Beethoven dans la Hammerklavier, “pianistiquement”, il faut bien l’avouer, est une cochonnerie — et le mot n’est pas trop grossier. Les concessions au confort pianistique n’existaient tout simplement pas dans son esprit. Après avoir trouvé les solutions, il faut coordonner cela avec une vision artistique. Ce n’est pas un mince défi, et je me suis amusé cet été à le relever. Vous verrez ce que cela donne en 2021-2022. Cette sonate sera au programme de mes récitals. »