Comment l’Europe s’ouvre à l’opéra

Jordan de Souza dirigera mercredi, à Munich, «La flûte enchantée» de Mozart.
Photo: Brent Calis Jordan de Souza dirigera mercredi, à Munich, «La flûte enchantée» de Mozart.

Alors que les maisons d’opéra d’Amérique du Nord ont fermé boutique jusqu’au 31 décembre, voire, pour certaines, jusqu’au printemps 2021, la vie lyrique reprend en Europe dès à présent. Jordan de Souza est en répétition à l’Opéra d’État de Bavière et dirigera mercredi à Munich La flûte enchantée de Mozart. Le Devoir a parlé cette semaine au chef d’orchestre canadien.

« C’est très bien de passer son temps derrière son bureau avec Mozart, mais Mozart c’est tellement mieux en le partageant avec des amis ! » Jordan de Souza, 32 ans, premier chef de l’Opéra-comique de Berlin, est l’invité de l’Opéra d’État de Bavière pour une reprise de la célèbre mise en scène d’August Everding de La flûte enchantée, second spectacle d’une saison qui débutera mardi 1er septembre.

Jordan de Souza résume ainsi son cri du cœur : « Nous pensions tous que c’était la musique qui nous manquait tellement depuis cinq mois. Mais bien plus encore, c’était de faire de la musique avec des collègues. Retrouver cela nous a rendus tellement heureux dès le premier jour des répétitions. »

L’espace de liberté

« Le travail marche très bien. Il a fallu, avec le répétiteur et le souffleur freiner notre enthousiasme en répétition, garder nos distances et patiemment se laisser parler les uns les autres, bref trouver un autre tempo pour les répétitions. » On se doute que d’opter pour un rythme assagi a dû être une étrange adaptation pour celui que Le Devoir a surnommé « Le monsieur 100 000 volts du classique ».

« Nous arrivons tous avec des masques et quand les chanteurs montent sur le plateau, ils peuvent les enlever. Moi, je me retire à deux mètres de tous. Dès que je bouge et que je vais vers quelqu’un, je le remets. Par définition, une salle de répétition est un espace de liberté. Les restrictions, il faut donc s’y adapter mais je suis surpris de la manière très naturelle dont cela se passe avec les chanteurs. Il y a des réflexes à acquérir, mais après une semaine, ils sont installés. »

C’est très bien de passer son temps derrière son bureau avec Mozart, mais Mozart, c’est tellement mieux en le partageant avec des amis !

 

Les protocoles mis en place à Salzbourg, avec des groupes (ou bulles) étanches semblent faire école. « Nous avons quatre groupes et ceux qui font des représentations sont dans un groupe qui est l’équivalent du groupe rouge de Salzbourg. Nous sommes tous prévoyants, conscients de la fragilité des choses », nous dit Jordan de Souza.

Pour cela, l’Opéra de Munich mise sur l’autodiscipline. « J’ai demandé si je pouvais aller voir ma famille à Berlin. Ils m’ont répondu qu’il vaudrait mieux ne pas y aller. » Ce n’est pas une interdiction, mais on comprend ce que cela veut dire.

« J’ai renoncé à aller à Berlin et je n’irai pas à Vienne ; je reste ici. » L’univers de Jordan de Souza, qui parle désormais un allemand remarquable, se limite donc peu ou prou aux salles de répétition, à ses quatre murs et, entre les deux, à son vélo.

« Une semaine avant le début des répétitions, j’ai reçu toutes les instructions. Par exemple, je dois tenir une sorte de carnet de bord, où j’inscris avec qui j’ai été et pendant combien de temps. » Un éventuel suivi est donc facilité.

Adapter et créer

Reprise d’un spectacle de 1978, rafraîchi en 2004, La flûte enchantée nécessitera quelques adaptations. « Ici et là, il y aura davantage de distance entre les protagonistes. Certains gestes ne se feront pas. Par exemple, les trois enfants qui reprenaient la flûte et les clochettes à la fin de l’opéra, ne vont plus les retoucher ». Les interactions seront possibles à l’intérieur des bulles. « Papageno, Tamino, Pamina, les trois dames peuvent se toucher. Mais les trois enfants ne sont pas dans ce groupe ».

La question se pose aussi pour le chœur. « Je commencerai les répétitions avec le chœur vendredi [le 28 août], mais je crois savoir qu’il y a des groupes de 10 qui ne se mélangent pas. Par exemple, les esclaves de Monostatos à l’Acte I ont toujours été 12 chanteurs à Munich. Ici, ils seront 10, car pour monter le nombre à 12, il aurait fallu “casser” un autre groupe. Les placements du chœur seront aussi adaptés afin de garder une étanchéité sanitaire entre ces groupes de 10. »

Bon côté des choses, une telle reprise, qui se monte normalement en trois à cinq jours, s’est vu allouer deux semaines de répétition, un luxe inhabituel. L’adaptation la plus notable sera le rehaussement de la fosse d’orchestre, qui mettra les 45 instrumentistes quasiment au niveau du public. « Les sept premières rangées ont été enlevées, ce qui augmente aussi l’espace en largeur. Mais cela m’éloigne de la scène tout comme la distanciation à l’intérieur de l’orchestre sera inédite. »

Ces nouvelles données devront être maîtrisées quasiment dans l’instant. Le problème de Jordan de Souza est que pour les reprises dans les maisons allemandes, il n’y a pas de temps de répétition dans la salle de spectacle, car celui-ci est alloué à la nouvelle production, en l’occurrence la création mondiale, la veille, d’un « projet opératique » de Marina Abramovic, Seven Death of Maria Callas. « Nous devons amener Laflûte enchantée dans de nouvelles conditions quasiment sans répétitions en salle, mais les oreilles et le cœur ouverts, après tant de privations, nous allons y arriver », pense le chef.

Sans doublures

La préparation de l’opéra de Mozart se fait sans doublures, le vivier de chanteurs étant assez riche en Allemagne pour pourvoir à tout remplacement en cas de problème de santé. Un test a été effectué avant la première répétition, le 18 août. Les artistes ont à nouveau été testés le 26, mais les tests seront plutôt inopinés qu’à intervalles réguliers comme en Autriche. Ces représentations, Jordan de Souza pense les donner devant 200 à 300 spectateurs dans ce théâtre de 2100 places. Il salue cette prudence, même s’il est évidemment au courant de l’avis du professeur Willich de Berlin suggérant un retour aux salles pleines.

« On aimerait que ce soit vrai », dit-il, tout en tempérant : « Nous avons une responsabilité de faire les choses correctement, comme Salzbourg, qui savait que le monde entier regardait comment cela se passerait. »

À l’heure d’écrire ces lignes, la digue sanitaire tient à Salzbourg, mais il y a eu de gros ennuis dans l’autre festival autrichien, celui de Grafenegg, amenant le metteur en scène Robert Dornhelm à l’hôpital et soumettant 80 convives du party huppé de la gouverneure du lieu à l’épreuve de l’écouvillon.

En Russie, le Ballet du Mariinsky a brusquement interrompu ses activités le 13 août et l’agence russe Interfax a rapporté le 17 août 30 cas de contamination à la COVID-19. La plus grande discrétion règne depuis sur le réel état sanitaire de l’institution musicale vedette de la patrie du vaccin Spoutnik-V.

Les attitudes adoptées par les institutions diffèrent donc. La Scala de Milan ouvrira le 15 septembre avec La Traviata dirigée par Zubin Mehta mais en version de concert. L’Opéra de Vienne se joue des contraintes mais son manuel du bon spectateur, au chapitre « Après la représentation » contient la consigne suivante : « Même si c’est très difficile, exprimez votre enthousiasme exclusivement par un fort applaudissement. » Sous-entendu évident : ne criez pas « Bravo ». Ça, personne n’y avait encore pensé et cela risque d’être drôle à Montréal !

Le bon côté des choses

Monsieur 100 000 volts ne peut s’empêcher de voir le bon côté des choses. À Berlin, à l’Opéra-comique, Jordan de Souza retrouvera en novembre Barrie Kosky pour Iphigénie en Tauride de Gluck. « Kosky a demandé aux costumiers d’inclure la distanciation dans les costumes, c’est-à-dire de les créer si grands qu’il soit impossible d’être à moins de 1,5 m. Ce genre d’idées vont immanquablement émerger. »

Jordan de Souza se trouve privilégié : « Ici, à l’Opéra d’État de Bavière, je vois comment on adapte une production traditionnelle de type Zeffirelli et à Berlin nous nous posons la question de ce qu’est une scène d’amour dans notre monde actuel. Il faut réinventer un langage théâtral et nous avons la chance, en Allemagne, d’avoir des troupes, des ensembles constitués et rémunérés, qui nous permettent de travailler en expérimentant. »