Dans la salle de concert, deux logiques sanitaires s’opposent

Selon le professeur Willich, tous les sièges d’une salle de concert pourraient être occupés si les spectateurs portaient un masque.
Brabara Gindl Agence France-Presse Selon le professeur Willich, tous les sièges d’une salle de concert pourraient être occupés si les spectateurs portaient un masque.

L’expérience de plusieurs festivals musicaux européens estivaux, notamment celui de Salzbourg, où 1000 spectateurs étaient admis, donne des ailes aux partisans d’une stratégie sacrifiant la distanciation physique au profit du port du masque en salle. Deux logiques sanitaires s’opposent désormais, avec des incidences artistiques et économiques majeures pour les institutions.

Le conflit s’est cristallisé le lundi 17 août au Centre hospitalier universitaire Charité de Berlin qui, depuis le début de la pandémie, donne le « la » à l’échelle mondiale en matière de normes sanitaires dans le domaine de la musique. Ce lundi, donc, la Radio de Berlin présentait les conclusions d’une étude du professeur Stefan Willich, directeur de l’Institut de médecine sociale, d’hygiène, d’environnement et d’épidémiologie, selon laquelle tous les sièges d’une salle de concert ou d’opéra pourraient être occupés si les spectateurs portaient un masque.

D’après le professeur Willich, qui a mené en mai dernier l’étude de référence sur la distanciation dans les orchestres, les données sont les suivantes : les masques absorbent statistiquement 95 % de la charge virale et le comportement du public pendant un concert classique est un facteur déterminant, puisque personne ne parle, ne danse, ne crie ou n’effectue de mouvement brusque. « Par ailleurs, les gens sont assis en rangées et ne se font pas face », note-t-il, pour conclure que le concert est incomparablement plus sûr que les courses au supermarché ou un déplacement en transport en commun. S’agissant du public âgé, le professeur Willich considère que « s’il fait partie d’un groupe à risque, chacun est à même de décider s’il sort en public et court un risque, même minime ».

Le masque seul ne suffit pas, selon l’étude de l’épidémiologiste. Un accent particulier doit être mis sur la ventilation des salles et la filtration de l’air. Par ailleurs, des règles strictes de distanciation à l’entrée et à la sortie, un contrôle des billets sans contact et la suppression des bars (afin d’éviter tout retrait du masque) sont nécessaires, de même qu’un soin particulier porté au nettoyage des rampes, des accoudoirs et autres surfaces.

Dissonances

Ces déclarations ont fait l’effet d’une bombe dans le milieu musical, mais le jour même, le conseil scientifique de La Charité de Berlin s’est dissocié des propos de son épidémiologiste vedette en déclarant que sa publication n’avait pas eu l’aval du conseil scientifique du C.H.U. Le conseil scientifique s’en distancie notamment parce que « la publication ne prend pas en compte la dynamique actuelle de l’infection et les risques qui y sont associés ». Selon le conseil, le rapport ne saurait être « une proposition d’application pratique », mais doit être vu comme « une base de discussion future dans le cadre de la stratégie de santé publique ».

La ministre de la Culture allemande, Monika Grütters, n’a rien écarté, déclarant que l’étude est « l’une des nombreuses importantes contributions d’experts » et a rappelé que « les protocoles déployés au festival de Salzbourg ont témoigné d’une manière dont théâtres et salles de concert pouvaient opérer pendant le pandémie ».

Mercredi, une autre ministre de la culture, Roselyne Bachelot, en France, a assuré les représentants du théâtre privé et des musiques actuelles qu’elle se ferait la porte-parole auprès de ses collègues décisionnaires d’un retour aux salles pleines et de la fin de la distanciation physique entre spectateurs masqués. Son credo : ne pas avoir deux poids, deux mesures entre le métro et les salles de spectacles.

Pour l’heure la politique adoptée au Québec suit une autre ligne de pensée, où la distanciation prime sur les couvre-visages. À l’origine, ce modus vivendi amenait, grosso modo, à occuper un siège sur quatre une rangée sur deux. Selon l’espacement des rangées dans les salles,cette dernière contrainte peut être amendée. Par contre, le spectateur une fois assis en salle est autorisé à enlever son masque.

Il existe de nombreuses formules mitoyennes. Par exemple, à Salzbourg, avec un siège de libre entre eux, les spectateurs ont la permission d’enlever le masque pendant le spectacle, mais des billets nominatifs (avec contrôle d’identité) permettent un suivi précis en cas d’éclosion a posteriori.

Le choix divise les artistes eux-mêmes. Comme le rappelait au Devoir la médecin responsable de la santé publique pour les arts de la scène au Québec, la Dre Marie-France Raynault, nombre de comédiens et d’humoristes sont opposés au port du masque en salle, car cela briserait leur contact avec le public. Par contre, pour un orchestre symphonique, une jauge de 250 et une jauge de plus de 1000, ce n’est pas du tout la même chose.

Pour l’heure, avec le plafonnement du nombre de spectateurs à 250, la question ne se pose pas, mais à l’automne, lors des étapes subséquentes d’ouverture, un choix stratégique peut s’ouvrir, et ce, d’autant plus qu’au chapitre musical, la polémique sur le remplissage des salles déclenchée par le professeur Willich a éclipsé une recommandation primordiale de son rapport dans un champ dans lequel il s’est forgé une incontestable autorité mondiale : la distanciation des musiciens sur scène.

La distance désormais recommandée est abaissée à 1 mètre entre les cordes et à 1,5 mètre entre les vents. Cela change tout sur le plan du répertoire et va, on l’espère, nous épargner, à court et à moyen terme, ces transcriptions de symphonies de Bruckner et de Mahler « format Jivaro » qui font florès.

Le Philharmonique de Berlin et l’Orchestre symphonique allemand de Berlin ont immédiatement adopté cette nouvelle ligne de conduite.

À voir en vidéo