Quand la musique se rapproche du spectateur

Taras Kulish, le directeur général de l’Orchestre classique de Montréal, a découvert «As One» en 2016 quand Opera America a organisé sa conférence annuelle à Montréal. «J’ai été emballé par la musique et par l’histoire», dit-il.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Taras Kulish, le directeur général de l’Orchestre classique de Montréal, a découvert «As One» en 2016 quand Opera America a organisé sa conférence annuelle à Montréal. «J’ai été emballé par la musique et par l’histoire», dit-il.

Du Festival Unisson organisé par deux jeunes musiciennes à McMasterville en août au projet As One au Cirque Éloize dévoilé mardi par l’Orchestre classique de Montréal : les artistes cherchent à communiquer plus étroitement avec le public.

Une chose différencie le Festival Unisson, imaginé par la pianiste Élisabeth Pion et la violoncelliste Agnès Langlois, qui se tiendra du 6 au 30 août à l’église Sacré-Cœur-de-Jésus de McMasterville, et le projet As One, de l’Orchestre classique de Montréal, au Cirque Éloize les 20 et 21 novembre. Unisson est né de la pandémie, tandis que As One était prévu depuis un an.

« Ce devait être au théâtre Centaur, mais il restera fermé en 2020. Le Cirque Éloize était un lieu d’autant plus intéressant qu’il est équipé de projecteurs et qu’il y aura des projections dans cette production », nous explique Taras Kulish, le directeur général de l’Orchestre classique de Montréal, qui a découvert As One en 2016 quand Opera America a organisé sa conférence annuelle à Montréal. « J’ai été emballé par la musique et par l’histoire », nous dit-il.

Un personnage, deux chanteurs

As One colle idéalement aux conditions du moment. Cet opéra de chambre de Laura Kaminsky sur un livret de Kimberly Reed et Mark Campbell est assuré par un quatuor à cordes et deux solistes. Le baryton Dominique Côté et la mezzo Sarah Bissonnette ont été choisis pour leur voix, mais aussi leur air de ressemblance, puisque As One raconte l’histoire de Hannah, une femme transsexuelle : « C’est un personnage joué par deux chanteurs », résume Taras Kulish. Dominique Côté interprétera donc « Hannah avant » et sa consœur, « Hannah après ».

Les deux représentations seront données devant 100 spectateurs (le Cirque n’étant pas assez grand pour en recevoir davantage en respectant la distanciation), mais leur écho sera renforcé par une diffusion numérique pilotée par l’équipe de Guillaume Lombart d’Ad Litteram avec une diffusion sur Livetoune, et peut-être sur Le concert bleu, s’il est déjà en fonction à ce moment-là. Les nouveaux outils de Facebook et de YouTube permettant une monétisation seront aussi mobilisés. « Avec YouTube, on crée un lien privé pas disponible au public et on envoie ce lien aux spectateurs qui ont acheté le visionnement. » Celui-ci sera vendu 15 $. Dernière adaptation pandémique, sur le plan scénique, « les chanteurs ne pourront pas se toucher ». Ce sera donc une mise en place davantage qu’une mise en scène.

La musique née du silence

L’expérience du Festival Unisson, qui débute jeudi, sera très différente et puise aux racines de l’isolement. « Le festival est inspiré de L’artiste est présent, créé par Marina Abramović au MoMA de New York, de même que par les Concerts 1:1 du Staatsoper Stuttgart et les concerts Solo for Two du Noord Nederlands Orkest », expliquent les organisatrices. Un collectif de jeunes musiciens a été réuni. Les spectateurs s’inscrivent sur la plateforme www.gorendezvous.com, à laquelle ils peuvent accéder par l’entremise de la page Facebook du festival. « Cette application pour les rendez-vous médicaux s’adapte parfaitement à nos besoins, car on peut mettre des rendez-vous toutes les 15 minutes », explique la pianiste Élisabeth Pion.

En pratique, un spectateur rencontrera un musicien. La rencontre « prendra racine dans le silence ». Pas d’applaudissement. Un échange de regard d’une minute inspirera le musicien ou la musicienne qui jouera uniquement pour cette personne pendant 10 minutes. Artiste et spectateur se regarderont pendant une autre minute avant de se quitter en silence.

« Il était important de retrouver le vrai contact entre l’artiste et l’auditeur », dit Élisabeth Pion. Le passage à 250 personnes admises à partir du 3 août n’a pas changé le profil d’Unisson. « Le tête-à-tête était notre concept, et avoir un contact direct avec l’artiste à deux mètres sur l’estrade, avec le moment du silence, a une valeur différente du concert traditionnel. »

Les œuvres sont au libre choix de l’artiste. « Nous avons demandé aux musiciens d’avoir deux ou trois programmes de 10 minutes et de voir après le contact, à travers le regard, ce qui semble approprié. » Il va donc falloir que l’artiste devine chaque spectateur. « Oui, mais l’artiste va se faire révéler par la personne en face de lui et nous avons sélectionné des musiciens qui ont une sensibilité à cela. Je sens qu’ils vont bien répondre. Ils sont intéressés par plus que la musique. Leur expérience humaine s’incarne dans leur jeu. »

Il était important de retrouver le vrai contact entre l’artiste et l’auditeur. Le tête-à-tête était notre concept, et avoir un contact direct avec l’artiste à deux mètres sur l’estrade, avec le moment du silence, a une valeur différente du concert traditionnel.

 

Ce rendez-vous original est au prix de 16 $ : 15 $ pour le musicien et 1 $ pour la plateforme. « Nous faisons cela pour faire travailler de jeunes musiciens professionnels », relate Élisabeth Pion. Le Festival Classica, très confraternel, salue et appuie l’initiative. Il y a de quoi.

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