La preuve par trois

Tout va par trois ou par multiples de trois dans ce projet qui nous emmène sur les trois chemins de musique menant à Jordan Officer: le jazz, le blues et le country. Trois albums, un par genre. Trois fois huit titres. Un peu plus d’une trentaine de minutes par disque. Une longueur de 33 tours. Parution triple sur les plateformes numériques le 17 juillet, les trois vinyles à l’automne si tout va bien.
Photo: Geneviève Bellemare Tout va par trois ou par multiples de trois dans ce projet qui nous emmène sur les trois chemins de musique menant à Jordan Officer: le jazz, le blues et le country. Trois albums, un par genre. Trois fois huit titres. Un peu plus d’une trentaine de minutes par disque. Une longueur de 33 tours. Parution triple sur les plateformes numériques le 17 juillet, les trois vinyles à l’automne si tout va bien.

Juste à temps. « À une semaine près… » Petit soupir de soulagement au téléphone. Jordan Officer n’en revient pas encore. « C’est fou, le timing ! » À croire que c’est son instinct de musicien qui l’a servi, que son corps, ses doigts savaient. « Je me trouve incroyablement chanceux. On a tout enregistré, tout mixé, je suis parti avec ma famille dans notre camion pour notre nowhere annuel, on s’est rendus à Key West, et c’est là que tout a été mis à off. COVID-19 lockdown. On est revenus, on s’est mis en quarantaine, et j’ai commencé à présenter de petites leçons de guitare sur Facebook. »

Un chouïa de retard dans les sessions et il lui fallait attendre le déconfinement, voire le vaccin plus ou moins promis en 2021. « Je ne veux même pas y penser. On était tellement prêts ! » Pensez. Des mois de préparation, d’approfondissement, de choix méticuleux des pièces, débouchant sur trois petits jours de rien du tout pour graver le matériel de trois albums : pistes de voix, instrumentation, solos improvisés, tout le monde en même temps.

Bouclage terminé, trois albums en banque. In extremis, sans le savoir. « On a seulement reporté un peu la sortie. Il y a peu d’albums qui sortent en ce moment, alors trois disques d’un coup, ça se voit plus. C’est bien le seul bon côté de la pandémie pour des musiciens… » Les spectacles attendront, évidemment : on voyait déjà ça au Festival de jazz. « Pour [le programmateur] Laurent Saulnier, c’est simplement partie remise. » Trois mois de tournée européenne ont quand même été annulés.

Ménage à trois

Trois mois. Ça fait exprès. Tout va par trois ou par multiples de trois dans ce projet qui nous emmène sur les trois chemins de musique menant à Jordan Officer : le jazz, le blues et le country. Trois albums, un par genre. Trois fois huit titres. Un peu plus d’une trentaine de minutes par disque. Une longueur de 33 tours. Parution triple sur les plateformes numériques le 17 juillet, les trois vinyles à l’automne si tout va bien. Trois pochettes presque génériques, façon Smithsonian Folkways Recordings. Trois éléments informatifs sur chacune : le genre, la liste des morceaux, le nom de l’artiste. Jazz vol. 1. Blues vol. 1. Country vol. 1.

Quand on lit les trois histoires parallèles que raconte Jordan Officer à l’intérieur des pochettes, on a l’impression qu’il s’agit de trois vies complètes. Trois traversées. C’est très biblique. Trois fois la rivière, Jordan, tu traverseras. « C’est vrai que, dans les trois cas, il y a eu un événement déclencheur, et que chaque fois l’immersion a été totale. Toutes les musiques sont liées, toutes ces chansons ont façonné ce que je suis, j’ai vraiment mené trois quêtes parallèles. » Pour le jazz, la connaissance passe par Susie Arioli : c’est son répertoire de standards qu’il apprend d’abord, c’est elle qui « ouvre la porte ». Pour le blues, ça commence par les albums de Led Zep dans la discothèque parentale et ça franchit le Rubicon à l’aide d’un disquaire bluesophile qui aiguille Jordan vers les Son House, Otis Rush et autres créateurs à l’origine du monde.

L’obsession du plongeur de fond

« Une fois lancé, je plongeais. J’empruntais des disques, je me faisais des cassettes, je prenais des notes. J’ai toujours été un peu obsédé. Tout lire, tout comprendre, tout voir, c’est pas mal moi. C’est fou les heures passées au G-Sharp Bar à scruter à la loupe le Stephen Barry Band… » Stephen Barry et Michael Jerome Browne contribuent à l’album Blues vol. 1. « C’est parce qu’ils sont les meilleurs, encore maintenant, mais aussi pour que l’on sache ce que je leur dois. Ils m’ont tant appris, c’est ma manière de dire que j’essaie d’en fait autant pour d’autres. La musique, ça doit se transmettre. »

C’est vrai que, dans les trois cas, il y a eu un événement déclencheur, et que chaque fois l’immersion a été totale. Toutes les musiques sont liées, toutes ces chansons ont façonné ce que je suis, j’ai vraiment mené trois quêtes parallèles.

 

Pendant le confinement, Jordan a donné des leçons de guitare par le truchement de sa page Facebook, se révélant un brillant pédagogue : pas d’esbroufe, pas de « essayez d’en faire autant ». « Ce n’était pas le lieu. Je me suis donné pour ces trois disques tout l’espace que je voulais pour exploiter mes talents d’improvisateur », dit-il, en rigolant en douce. « C’est mon terrain de jeu, en compagnie d’autres musiciens capables d’improviser, comme François Lafontaine et Alain Bergé. Ils sont assez incroyables. » Frétillement jouissif au téléphone. « Dans une pièce comme Playboy Chimes, il tape tellement, Alain, qu’on dirait John Bonham qui joue avec Bob Wills et ses Texas Playboys. Heavy western swing ! »

Merci Merle Haggard

Il se voit bien présenter des spectacles « plus nichés », un peu conférence, un peu classe de maître, l’un jazz, l’un blues, l’un country. « C’est toujours cette idée de l’héritage à partager. Plus j’en apprends, plus je veux en parler, pas seulement enrichir mon jeu. » Et Jordan d’évoquer toutes une série de « lieux initiatiques », là où tant de musiciens ont fait leurs classes autant qu’ils se sont éclatés, le Barfly, le Wheel Club et ses « Hillbilly Nights », le Bistro à Jojo, le Terminal, le Peel Pub.

« Je ne suis jamais rassasié. J’ai toujours voulu jouer plus, en savoir plus, et j’ai fait beaucoup de chemin pour aller à la rencontre d’artistes importants pour moi. Je le dis dans mon texte de présentation de l’album country : j’ai vraiment conduit dans des tempêtes de neige pour voir George Jones à Burgetttstown, PA. »

Chacune des 24 pièces a ainsi un lien avec Jordan. S’il y a Remington Ride, popularisée en 1950 par Hank Penny et ses Radio Cowboys, c’est parce que notre insatiable Officer a été un jour à Ottawa pour voir Merle Haggard sur scène. « Tous ses musiciens avaient au moins 20 ans de plus que lui, et parmi eux il y en avait un qui avait joué avec Hank Penny. J’ai compris que Merle, grand fan de western swing, engageait tous les survivants de la première époque. C’était sa façon à lui de partager, de transmettre. Alors, maintenant, la balle est dans mon camp. »

Jazz vol. 1 / Blues vol. 1 // Country vol. 1

Jordan Officer, Spectra musique, dès le 17 juillet