Compositeurs en proie au doute

«Il y a une mentalité voulant que la musique des compositeurs vivants ne soit pas essentielle. S’il faut couper dans le gras, on coupera plutôt sur la création que sur l’engagement du soliste à la mode du moment», craint Simon Bertrand, qui pense qu’il faut, au contraire, profiter d’un «
Photo: Ramon Espinosa Associated Press «Il y a une mentalité voulant que la musique des compositeurs vivants ne soit pas essentielle. S’il faut couper dans le gras, on coupera plutôt sur la création que sur l’engagement du soliste à la mode du moment», craint Simon Bertrand, qui pense qu’il faut, au contraire, profiter d’un «"momentum" incroyable».

Au-delà de l’annulation des concerts et des créations prévues, certains compositeurs redoutent un effet boomerang quand viendra le retour à l’ordre des choses.

« Les annulations et les reports font mal, mais quelles seront les conséquences à long terme ? », se demande Simon Bertrand, membre du comité artistique de la Société de musique contemporaine du Québec et du conseil d’administration du Centre de musique canadienne au Québec. « Ma crainte, c’est que, si des organismes culturels se retrouvent dans des situations financières délicates, ils coupent dans les commandes. »

Une occasion ?

« Il y a une mentalité voulant que la musique des compositeurs vivants ne soit pas essentielle. S’il faut couper dans le gras, on coupera plutôt sur la création que sur l’engagement du soliste à la mode du moment », considère Simon Bertrand, qui pense qu’il faut, au contraire, profiter d’un « momentum incroyable » : « Je ne suis au courant d’aucun plan de relance digne de ce nom, alors que tout le monde nous parle d’acheter québécois, de manger québécois, d’avoir un élan de nationalisme au niveau de la consommation. Va-t-on faire la même chose pour la culture ? Regardez le Musée d’art contemporain de Montréal, qui n’achètera que des œuvres québécoises d’ici la fin de 2020. Ça, c’est concret. Nos orchestres, organismes et festivals feront-ils de même ? »

Le rythme de la vie quotidienne des codirecteurs de la compagnie Ballet-Opéra-Pantomime, Hubert Tanguay-Labrosse et Alexis Raynault, a changé, mais pas leurs perspectives. La présentation d’un spectacle à New York à l’automne a été reportée d’un an, et des projets éducatifs ont pris le bord, mais la compagnie utilise la pause pour « se dégager un peu de la production et se concentrer davantage sur l’aspect créatif », explique Alexis Raynault. « Les Conseils des arts font ce qui est possible pour que les compagnies tiennent le plus longtemps. Même chose pour les théâtres avec lesquels nous travaillons pour les prochaines années. Les calendriers sont sujets à caution, mais l’intention de présenter les projets reste inchangée. »

Domicile adoré

Compositeur québécois vivant en Allemagne, Samy Moussa note que « les gens continuent à programmer en espérant que cela reprendra et que le monde reprendra son cours d’avant ». Il met en garde contre le « conservatisme » qui, dans l’état actuel, « va avec une forme de protectionnisme » et se pose des questions de fond. « Il faudrait aussi voir ce que les gens veulent et ce dont ils ont besoin. Le côté : “Moi, artiste, j’ai envie d’exprimer ceci et vous, peuple payeur de taxes, payez-moi pour pouvoir exprimer mes idées”, ce n’est pas un modèle. Cela mène à l’académisme. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas soutenir les artistes, mais c’est une question politique. À qui doit aller l’argent ? »

Simon Bertrand nous fait remarquer qu’au Canada, après le soutien des artistes, ce sont désormais les institutions qui reçoivent les fonds pour commander des œuvres. Sammy Moussa expose le débat : « Sauve-t-on les institutions ou les artistes ? Pourquoi les institutions devraient-elles être immortelles ? Dans la politique culturelle du Québec et du Canada, on donne de l’argent pour des salaires, pour faire vivre des gens, des familles. C’est ça, l’objectif, et le produit culturel a peu d’importance. Dans les années à venir, cette tendance ne peut que s’accentuer. »

Quadrature du cercle : « Il faudra résoudre l’équation suivante : que des gens puissent vivre de leur travail et que les œuvres soient intéressantes. Qui sera là pour juger de cela ? Pas moi ! », dit Sammy Moussa, qui espère que sa 2e Symphonie sera bien créée à Toronto en avril 2021, et que sa nouvelle œuvre composée pour le Philharmonique de Vienne pourra résonner à la Sagrada Familia de Barcelone le 13 septembre.

Quant à la situation présente, s’agissant des droits perdus lors d’annulations, au Canada il n’y a pas, contrairement au fonds COVID de la SACEM, la société de droits d’auteur française, de fonds de secours, déplore Simon Bertrand. Il souhaiterait aussi que la SOCAN « investisse de l’argent frais dans le milieu pour stimuler des projets avec des compositeurs vivants » par l’entremise de sa Fondation.

Pour l’heure, une belle et inespérée bouée de sauvetage pour compositeurs inspirés vient de Richard Lupien, président de la Fondation Jeunesses Musicales Canada (JMC) et membre du conseil d’administration de JMC… Pianiste amateur et improvisateur, il a amené la Fondation JMC à lancer le concours Do Mi Si La Do Ré (Domicile adoré) pour compositeurs de moins de 30 ans avec un premier prix de 10 000 $. Les vidéos (composition de trois minutes) des compositions sur ce thème sont à soumettre avant le 13 mai. Après présélection, entre le 20 mai et le 14 juin, un vote du public permettra de recueillir des fonds pour la Fondation. Les vidéos de dix finalistes seront ensuite soumises à un jury comprenant entre autres Kent Nagano, Yannick Nézet-Séguin et le nouveau chef de l’Orchestre de Toronto, Gustavo Gimeno.

« Je souhaite que l’on trouve une pépite d’or. Car, même en trois minutes, on peut vibrer sur un langage, une pulsion, une ambiance… Il y a eu des chefs-d’œuvre sur de petits motifs et des thèmes imposés : Bach, Chostakovitch, les Diabelli. Rêvons ! », propose avec enthousiasme Richard Lupien.

Quant aux compositeurs, ils rêveront, eux, prochainement à la multiplication des Richard Lupien de ce monde.

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