Mara Tremblay de personne à personne

«C’est incroyable que ce disque existe. Il y a six mois, j’étais au plus sombre du plus sombre», confie Mara Tremblay à propos de son huitième album, florilège supérieur de mélodies heureuses au milieu d’arrangements qui sont autant de paysages sonores à couper le souffle.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «C’est incroyable que ce disque existe. Il y a six mois, j’étais au plus sombre du plus sombre», confie Mara Tremblay à propos de son huitième album, florilège supérieur de mélodies heureuses au milieu d’arrangements qui sont autant de paysages sonores à couper le souffle.

Sur la copie gravée, c’est écrit au feutre noir : « Mara Tremblay — 8 mai 2020 — uniquement pour toi ». Ça fait son effet, ces mots-là, quand on reçoit l’objet un gros mois avant la date de sortie. Ça produit une belle chaleur, aux alentours du cœur. Un cadeau perso, avant tout le monde ? Il suffit de lire le communiqué d’Audiogram pour comprendre que c’est aussi, et surtout, le titre du nouvel album de Mara Tremblay. Uniquement pour toi. Toi, toi, et toi aussi. Chacun de nous, quoi.

« Ben sûr que c’est personnel », rit-elle fort en haut de sa montagne. Confinée chez son amoureux, à Shefford, précise-t-elle. Entrevue téléphonique avec vue imprenable. « Ça se peut que le signal coupe », prévient-elle. C’est le petit prix à payer, un prix particulièrement symbolique ces jours-ci : il y a de la beauté tout autour, le soleil brille, mais on n’est à l’abri de rien. C’est également l’histoire d’Uniquement pour toi. Oui, ce huitième album de Mara Tremblay est un pareil bonheur, un semblable havre de bien-être, un florilège supérieur de mélodies heureuses au milieu d’arrangements qui sont autant de paysages sonores à couper le souffle. Un sommet en carrière, rien de moins. Osons les clichés pendant qu’on est dans l’air raréfié des cimes : une célébration de la vie, un miracle. Il se trouve que ça s’applique.

Dans le noir des yeux

« C’est incroyable que ce disque existe. Il y a six mois, j’étais au plus sombre du plus sombre. » Dans l’un des textes qu’elle publie sur sa page Facebook, véritables lettres intimes partagées sans filtre, elle écrit : « J’ai longuement discuté avec la mort dans le noir des yeux, regardé la maladie vouloir étrangler ma vie et je me suis rendue compte que de magnifiques amis seront toujours là même si je n’y suis pour personne. »

Ce merveilleux album est en cela celui d’indéfectibles alliés, à commencer par Olivier Langevin. Le guitariste, le réalisateur, le complice arrangeur-paysagiste, l’ami. Là depuis Le chihuahua, le premier album, paru en 1999. « Depuis un an, je débarque chez lui pour qu’on travaille sur l’album, il m’a accueillie dans tous mes états. Y’a des jours où j’arrivais là en pleurant, d’autres jours j’arrivais là en chantant comme j’avais jamais chanté. Je pense que plus je descendais bas, plus on essayait de créer de la beauté. Si l’album est beau, c’est un hommage à sa constance autant qu’à ma résilience. D’habitude, on règle ça en trois mois, un album, et encore. Là, on a eu besoin de toute l’année. Et il a été là toute l’année. »

Le poison et la musique

On le sait depuis une bonne décennie, Mara est bipolaire. Elle se soigne, en parle ouvertement. « La santé mentale, ça demeure le parent pauvre de la médecine. C’est jamais simple. C’est pas : “T’as un problème, t’es médicamentée, tout est beau.” Oui, je suis bipolaire, mais c’est mélangé à plein d’autres choses, qui viennent avec d’autres médicaments. Il vient un moment où ton cocktail de médicaments t’empoisonne. Le corps finit par tout rejeter. C’est un peu ce que je décris au milieu de l’album, dans On verra demain. »

La chanson flotte, perdue : elle pourrait être terrifiante (un inquiétant vent de voix et de sons la porte), mais la mélodie est douce envers et contre tout : « Le vide s’installe / Son écho me nargue du fond de la salle / Ma force m’échappe / Même si je rebondis toujours comme une balle. » Pas question de laisser sombrer la chanson parce que la gravité l’aspire vers le fond : la la voix est mélodieuse et la mélodie berce, on tient bon un jour de plus… et on verra demain. « Il a fallu que j’arrête la médication, c’était au moment où j’ai eu mes 50 ans, j’étais high sans bon sens, et puis je suis retombée comme jamais. Là, j’ai un nouveau cocktail, ça va, je ne suis pas seule, mes deux enfants sont musiciens et ils vont bien, mais ça reste une maladie sournoise. »

La beauté envers et contre tout

Si l’on se laisse entraîner dans le courant bienfaisant de l’album, on peut passer par-dessus les écueils. Aux premières mesures de Je reste ici, on est happé comme par le Pet Sounds des Beach Boys : c’est si beau qu’on ne veut penser à rien, et surtout pas déchiffrer le sens. Du mellotron, des synthés à la Wings, des guitares à la David Gilmour, on est ravi à tous les détours. Le timbre de Mara est si doux que les phonèmes coulent sur le corps : elle a deux voix, Mara, la grinçante et l’angélique : ici elle touche au ciel et le ciel pleure de joie.

Et puis, à la cinquième, voire la dixième écoute, le propos fait légèrement saillie, et l’on comprend qu’on vit une traversée difficile, qu’il y a un point de bascule quand on arrive à Le plus beau des désastres, et que la beauté de la vie rejoint en deuxième moitié d’album la beauté de la musique.

« J’insiste, avec mon bonheur fier, mais l’année dernière a été si difficile, écrivait-elle dans son journal Facebook le 9 janvier. On dirait que tout débloque enfin pour mes garçons, je suis en train de faire le plus beau disque de ma vie avec mon plus grand ami et je suis enfin amoureuse. Alors dans ce monde qui manque cruellement d’écoute, de respect et d’amour, je partage mes joies. »

Si la musique est là, ce n’est plus une fin en soi. « J’ai arrêté de me battre pour avoir une place. Si les radios me jouent pas, OK. J’ai pas envie de faire plein de performances gratuites non plus. Si un jour je peux refaire des shows, tant mieux. »

« Pour l’instant, je suis sur mon sommet de montagne, j’ai réussi à faire cet album, Stéphane Lafleur m’a écrit deux textes qui disent des choses que j’aurais pas pu dire moi-même, mon fils Victor joue à la batterie, tout ça je peux le partager. » La chanson qui clôt l’album, Comme un cadeau, est le plus grand des partages : elle y parle à son autre fils, qui a voulu mourir et s’en est sorti. « Je me sentais tellement impuissante. Mais j’ai pu lui parler… et j’ai pu en faire cette chanson qui pourra peut-être servir à d’autres. J’en demande pas plus. »

Uniquement pour toi

Mara Tremblay, Audiogram. En vente dès le 8 mai.