Lynn Harrell, un colosse du violoncelle, n’est plus

Le violoncelliste Lynn Harrell est décédé mardi à l'âge de 76 ans.
Photo: Christian Steiner Le violoncelliste Lynn Harrell est décédé mardi à l'âge de 76 ans.

« La musique a le pouvoir d’étendre son bras autour de notre âme et de nous serrer très fort ». C’est ainsi que s’exprimait Lynn Harrell le dimanche 5 avril 2020 en contribuant à un de ces « concerts à domicile » qui fleurissent sur Internet en ces temps de pandémie. « La musique est la seule chose qui active les deux hémisphères cérébraux : c’est très mystérieux mais c’est très puissant », ajoutait le violoncelliste pour encourager les gens à se tourner vers la musique pendant leur confinement. Nous voici, 23 jours plus tard, orphelins de sa rassurante présence.

Mardi, peu après 14 heures, son épouse a publié sur la fanpage Facebook de Lynn Harrell : « Nous avons perdu un admirable mari, père, mensch. Les quatre enfants de Lynn, sa sœur, ses amis et moi le pleurons avec tous ceux qui ont eu la chance de le connaître, sa musique, son esprit, son humanité ».

Chanter avec un violoncelle

Aucun détail n’est donné sur l’origine du décès de ce violoncelliste vedette qui était toujours en carrière et espérait début avril que son récital new-yorkais du 17 mai prochain serait reprogrammé bientôt.

Sa dernière présence à Montréal remonte au 11 avril 2015 en trio avec Anne-Sophie Mutter et Yefim Bronfman, une expérience chambriste moins convaincante que celle qui a fait sa légende au disque. Lynn Harrell était le violoncelliste d’un trio formé avec Itzhak Perlman et Vladimir Ashkenazy : « le » trio vedette des années 1980 et 1990.

Sur scène, Lynn Harrell en imposait par son gabarit et par une forte présence : un roc. Lorsque Vladimir Ashkenazy avait composé le coffret hommage pour ses 80 ans, il avait tenu à sélectionner très scrupuleusement plusieurs enregistrements que le commun des discophiles (et des critiques) aurait oubliés : Sonates pour violoncelle et piano de Beethoven et Brahms, Trios de Schubert avec Pinchas Zukerman au violon.

Lynn Harrell est né en 1944 à New York, fils de Mack Harrell (1909-1960) baryton texan, pilier du Met dans les années 1940 et 1950, dont on se souvient comme le baryton soliste de la 9e Symphonie de Beethoven par Bruno Walter. Dans un premier temps, pour gagner sa vie, cet orphelin (son père meurt quand il a 16 ans, sa mère deux ans plus tard), élève de Leonard Rose, est accueilli par George Szell, un ancien ami de son père, à l’Orchestre de Cleveland. Il en devient le violoncelle solo de 1964 à 1971 avant de se lancer dans une carrière de soliste et de professeur.

Durant une très grande partie de son impressionnante carrière, fortement ancrée sur deux continents (sa première femme était anglaise), Lynn Harrell a joué le violoncelle Stradivarius de 1673 qui avait appartenu à Jacqueline Du Pré. Il a d’ailleurs beaucoup œuvré afin qu’il soit nommé en l’honneur de sa prestigieuse devancière.

De sa discographie, on retiendra les Trios de Beethoven et le Trio de Tchaïkovski avec Perlman et Ashkenazy, pianiste qui a tenu à œuvrer comme chef d’orchestre de l’enregistrement du Concerto pour violoncelle de Dvorak de son partenaire et ami. Avec Ashkenazy au piano, outre les sonates de Beethoven et Brahms, Harrell a enregistré Prokofiev, Rachmaninov et Chostakovitch. Peut être redécouvrira-t-on au fil de rééditions en son honneur, en replongeant dans certains disques concertants (Schumann avec Marriner, Elgar avec Maazel, Prokofiev avec Ashkenazy), que sa générosité sans forfanterie avait pas mal de bon.