Sans incubateur, plus de Bleu Jeans Bleu ni d’Arcade Fire

Julia Blais est directrice de la programmation et de la promotion au Quai des brumes, une institution de la vie musicale montréalaise qui, depuis plus de 30 ans, programme les musiciens de la relève ou en marge des musiques populaires.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Julia Blais est directrice de la programmation et de la promotion au Quai des brumes, une institution de la vie musicale montréalaise qui, depuis plus de 30 ans, programme les musiciens de la relève ou en marge des musiques populaires.

La crise sanitaire est un révélateur des failles de notre système. Cela s’applique également au secteur culturel, les petites salles de spectacle de la province réclamant une bouée de sauvetage pour espérer passer à travers la tempête. La crainte véritable d’une vague de fermeture de ces petits lieux de diffusion ébranlerait toute l’industrie : sans cet incubateur musical, les diffuseurs reconnus, les maisons de disques et les festivals établis n’auraient plus de sang neuf à proposer au grand public. État des lieux vides de leurs spectateurs.

Le secteur déjà fragile des petits lieux de diffusion de musique en prend pour son rhume durant la pandémie, à Montréal comme partout au Québec. Exclues des programmes de financement en place dans le secteur culturel, les petites salles de spectacles craignent maintenant de subir le sort du Divan orange, des Katacombes et du Cercle : l’arrêt de leurs activités à court, à moyen et possiblement à long terme en accule plusieurs à la faillite, avance le regroupement Scènes de musique alternatives du Québec (SMAQ).

« Tout ce qu’on demande, dans l’immédiat, c’est que les gouvernements ne nous oublient pas lorsqu’ils penseront à aider le secteur culturel », implore son directeur général Jon Weisz, qui ignorait si la crise sévissant auprès des membres du regroupement qu’il dirige avait fait partie des discussions entre Québec et le milieu culturel qui se sont tenues lundi dernier.

« On vit la situation avec beaucoup d’incertitude, ne sachant pas quand on pourra reprendre nos activités ni sous quelle forme », regrette Julia Blais, directrice de la programmation et de la promotion au Quai des brumes, une institution de la vie musicale montréalaise qui, depuis plus de 30 ans, programme les musiciens de la relève ou en marge des musiques populaires.

Arcade Fire a donné ses premiers concerts à la Sala Rossa. Il est nécessaire que le prochain Arcade Fire, qu’il émerge de Sherbrooke ou de Gaspé, puisse lui aussi avoir la chance de se produire sur une de nos scènes.

 

Bon an mal an, en comptant les séries 5 à 7, lancements et autres grands plateaux du soir, le Quai des brumes programme près de 500 concerts, certains produits par l’équipe de la salle, d’autres par les artistes eux-mêmes. « Depuis la mi-mars, on a complètement arrêté, sans savoir si on pourra recommencer à programmer des concerts cet été ou à l’automne. » Sans source de revenus mais avec des frais fixes à assumer, la santé financière du Quai des brumes est précaire, même si l’entreprise peut s’estimer heureuse d’être propriétaire du bâtiment de la rue Saint-Denis où est située la salle.

Créé il y a à peine deux ans pour défendre les droits des opérateurs de petits lieux de diffusion, le SMAQ a consulté sa cinquantaine de membres de partout en province (Le Café du Clocher d’Alma, L’Ouvre Boîte culturel de Baie-Comeau, le Sea Shack de Sainte-Anne-des-Monts, Le Zaricot de Saint-Hyacinthe, la Sala Rossa de Montréal, etc.) pour prendre la température des eaux troublées par la crise sanitaire. Le constat est alarmant : la moitié de ces opérateurs de salle estiment qu’ils ne seront pas en mesure de survivre plus d’un mois. S’ils demeurent contraints de cesser leurs activités pendant trois mois, 92 % d’entre eux estiment devoir fermer pour de bon.

À quoi ça sert

La crise soulève plusieurs questions, dont celle-ci : d’où vient Bleu Jeans Bleu ? « Avant de devenir populaires et de faire les grosses salles et les grandes scènes des festivals, ils ont joué chez nous, à l’Anti », l’une des rares scènes alternatives de la capitale, comme le rappelle son copropriétaire Karl-Emmanuel Picard. Lorsque la Gaspésienne d’origine Klô Pelgag a lancé sa carrière, elle a donné ses premiers concerts à l’auberge Sea Shack de Sainte-Anne-des-Monts : « Il y a au moins autant d’offres [musicale] dans les petites salles comme la mienne que dans celles des diffuseurs reconnus » comme les membres de RIDEAU, assure Alexis Poirier, copropriétaire du Sea Shack, qui, l’automne dernier, a été récompensé du prix de la Salle de spectacles de l’année au GAMIQ.

« Arcade Fire a donné ses premiers concerts à la Sala Rossa », souligne Mauro Pezzente. En plus d’être musicien au sein de Godspeed You ! Black Emperor, Pezzente est copropriétaire de la Sala, de la Casa del Popolo, de La Vitrola et de La Sotterenea, quatre salles essentielles à la scène musicale montréalaise en cela qu’elles prennent des risques chaque semaine en programmant des artistes en marge des courants populaires et des groupes qui n’en sont encore qu’au début de leur carrière. « Il est nécessaire que le prochain Arcade Fire, qu’il émerge de Sherbrooke ou de Gaspé, puisse lui aussi avoir la chance de se produire sur une de nos scènes. » Selon Jon Weisz, les petites salles en région seraient responsables des trois quarts des concerts en musique populaire qu’on y présente annuellement.

Ça ferait du bien si le gouvernement nous reconnaissait et si les instances nous accordaient leur soutien. Parce que si des lieux comme les nôtres n’existaient pas, je ne vois pas comment les groupes pourraient même amorcer leurs carrières et gagner l’expérience qui leur permettrait un jour de faire de plus grosses salles et les festivals. C’est aussi dans des salles comme les nôtres que les maisons de disques découvrent et signent des artistes, que les directeurs de programmation viennent pour combler leur programmation. Sinon, ils découvriront les nouveaux artistes où? Dans une bouche de métro?

 

Pezzente et ses partenaires doivent débourser 25 000 $ par mois en frais de loyer, sans compter les assurances, la facture d’électricité, etc. Or, ces petits lieux de culture ne bénéficient pas du statut officiel de diffuseur, statut qui leur permettrait d’avoir accès au financement et aux subventions des structures gouvernementales telles que la Société de développement des entreprises culturelles — par exemple aux programmes de Soutien à la mission et de Soutien à la programmation offert par le Conseil des arts et des lettres du Québec aux diffuseurs pluridisciplinaires, un statut qui, dans sa définition même, ne correspond pas aux activités du Quai des brumes, qui tire l’essentiel de ses revenus de la vente d’alcool puisque les revenus provenant de la billetterie sont reversés aux artistes.

« Ça ferait du bien si le gouvernement nous reconnaissait et si les instances nous accordaient leur soutien, souhaite Julia Blais. Parce que si des lieux comme les nôtres n’existaient pas, je ne vois pas comment les groupes pourraient même amorcer leurs carrières et gagner l’expérience qui leur permettrait un jour de faire de plus grosses salles et les festivals. C’est aussi dans des salles comme les nôtres que les maisons de disques découvrent et signent des artistes, que les directeurs de programmation viennent pour combler leur programmation. Sinon, ils découvriront les nouveaux artistes où ? Dans une bouche de métro ? »

L’urgence

Mauro Pezzente et les collègues administrateurs des salles affiliées à la Casa del Popolo reconnaissent l’utilité des programmes d’urgence annoncés ces dernières semaines par les différents ordres de gouvernement, par exemple le Compte d’urgence pour les entreprises canadiennes (CUEC), le Programme de crédit aux entreprises (PCE) et la Prestation canadienne d’urgence (PCU) du côté fédéral ou le Programme d’action concertée temporaire pour les entreprises (PACTE) au provincial, via Investissement Québec, « mais ces programmes présentent de sérieuses limitations, si bien qu’ils n’offrent aux petites salles le choix qu’entre une faillite à court ou moyen terme », estime Peter Burton, directeur général de la Société des arts libres et actuels (SALA), l’organisation à but non lucratif qui gère les activités culturelles à la Sala Rossa, à la Casa del Popolo, etc.

À l’origine, l’objectif du regroupement au sein de Scènes de musique alternatives du Québec « était de mieux représenter et valoriser les activités de diffusion de ces salles, dans l’espoir de mettre sur pied des programmes de financement spécifiques aux réalités des petites salles, explique Jon Weisz. Or, à cause de la pandémie, notre mission s’est élargie : en ce moment, on fait de notre mieux pour représenter toutes les petites salles de spectacles au Québec, en mettant sur la glace pour l’instant notre souci de valorisation de nos activités de diffusion. Notre but, en gros, est de faire en sorte que les salles ne ferment pas » en sensibilisant les autorités et le milieu à leur cause.