Yannick Nézet-Séguin, homme-orchestres

De par sa position sur l’échiquier musical, Yannick Nézet-Séguin, qui n’a «jamais passé autant de temps à faire de la gestion», est un témoin fort intéressant pour appréhender la manière dont la crise et l’avenir sont abordés dans des institutions phares.
Photo: Rose Callahan De par sa position sur l’échiquier musical, Yannick Nézet-Séguin, qui n’a «jamais passé autant de temps à faire de la gestion», est un témoin fort intéressant pour appréhender la manière dont la crise et l’avenir sont abordés dans des institutions phares.

Samedi après-midi, à 13 h, le Metropolitan Opera crée l’événement classique mondial en organisant un spectaculaire « Gala virtuel à domicile » avec plus de 40 vedettes chantant en direct depuis leur domicile à travers le monde. Peter Gelb, le directeur général du Met, et Yannick Nézet-Séguin en seront les maîtres de cérémonie. Même en temps de confinement, le chef québécois semble ne jamais s’arrêter.

Yannick Nézet-Séguin qualifie de « fou » le nombre de séances Zoom et FaceTime tenues et d’appels téléphoniques reçus depuis le début de son isolement. Le réflexe s’est instauré rapidement : « Tout le monde se dit : “Yannick n’est pas pris en répétition, alors on peut l’appeler n’importe quand.” Il va falloir que je souffle à un moment », dit celui pour qui « le dernier mois a été un mois de communication intense » avec tous ses partenaires.

Ses partenaires, ce sont le Metropolitan Opera de New York, l’Orchestre de Philadelphie et l’Orchestre Métropolitain. Toutes ces institutions ont un point commun : « De façon très impressionnante, dans aucune des trois familles il n’y a eu le moindre sentiment d’être tétanisé par le choc. » Cela tombe bien : « C’était aussi mon réflexe », nous dit le chef, qui constate que « les musiciens, le 12 ou 13 mars, ont pu vivre le choc de manière différente — certains se sont repliés sur eux-mêmes, certains ont pleuré, certains ont nié ». Mais sur le plan administratif, les équipes des trois institutions ont tout de suite mis la main à la pâte.

Aménagements de salles et de programmes

De par sa position sur l’échiquier musical, Yannick Nézet-Séguin, qui n’a « jamais passé autant de temps à faire de la gestion », est un témoin fort intéressant pour appréhender la manière dont la crise et l’avenir sont abordés dans des institutions phares. « L’après-pandémie va certainement être différent de l’avant. Mais de quelle manière ? On ne le sait pas. » Yannick Nézet-Séguin pense que « le besoin de se retrouver en musique ne va pas diminuer. Le fait qu’on va peut-être empêcher les gens de sortir est une chose, la crainte durera un temps, mais le besoin de se rassembler contrebalancera ».

Le chef appelle d’ores et déjà les salles à se préparer, notamment à Montréal. Car la « réalité modifiée » pourrait, à ses yeux, inclure des aménagements de salle. « J’espère qu’on travaille sur les plans de salle. Il faut travailler dessus, avec des mesures qui devraient être acceptées par un ensemble d’organismes. Mais l’avenir, c’est aussi une question d’avoir du Purell un peu partout. Il faut mettre cela tout de suite dans l’engrenage afin de créer une situation permettant au public de se sentir en sécurité. » Le chef pense qu’il « faut mettre en commun » les idées, « car c’est en commun que tout pourra recommencer ».

Sur le plan musical, les choses sont claires : « Si on nous autorise à revenir à l’automne, dans aucune de mes institutions je n’ai peur d’avoir à changer des programmes. Les règles sont différentes. »

Trois modèles

Si l’on aborde le futur dans les trois organismes, on imagine d’emblée que le Metropolitan Opera représente un casse-tête particulier, combinant une inertie de l’institution et une exposition maximisée sur le monde avec un horizon difficile à prévoir.

« On a pu constater cette lourdeur par le fait que c’est l’institution qui a dû mettre en arrêt les employés [suspension des salaires avec préservation de leurs assurances maladie] assez rapidement. C’était très triste, mais il ne s’agit pas que de l’orchestre et du chœur. Avec les techniciens de scène et d’autres métiers, il y a 1100 employés syndiqués et c’était tout ou rien. Pour l’avenir, Peter Gelb réalise un travail remarquable pour amasser énormément d’argent afin d’avoir les fonds nécessaires pour rebondir quand on le pourra, afin que le Met puisse continuer d’être la maison de tous ces artistes et artisans. »

À ce moment-là, plusieurs options s’offriront à l’institution. « On peut proposer une version concert ou on peut toujours utiliser une ancienne production. » À ce titre, « de nouvelles productions devraient être en train d’être construites » et il est donc certain qu’il faudra en rester aux anciennes dans certains cas pour la saison 2020-2021. Des mises en scène pourront être adaptées. Yannick Nézet-Séguin note que « la scène du Met, c’est très gros, donc on peut y créer de l’art en respectant une certaine distance ». Pour ce qui est de l’espacement dans la salle, le directeur musical, en toute logique avec sa pensée montréalaise, encourage la créativité dans l’élaboration de modèles.

« Nous avons au Met une série de scénarios, A, B ou C, selon le moment où on pourra revenir ensemble et la façon dont on pourra le faire. Il y a aussi l’incertitude quant aux voyages d’artistes internationaux. Mais, là aussi, comme personne ne sera au travail, s’il faut refaire tout en pensant à des distributions plus locales pour un temps, c’est envisageable également. »

En coulisses, ces « saisons locales » ont de plus en plus la cote, notamment pour l’automne 2020, mais Yannick Nézet-Séguin dément qu’il y ait déjà un travail actif. « Tout le monde planche sur des versions locales. Cela reste dans notre tête. Mais aucune institution ne fait des appels pour le moment en disant : “Vous ne pourrez pas voyager en octobre, donc vous pourriez chanter chez nous.” Les agents ne s’appellent pas pour s’échanger les artistes. Dans les agences, tout est suspendu. Mais il faudra dans le prochain mois plus de clarté quant au moment où on pourra reprendre et, à ce moment-là, avoir un plan prêt pour le mettre en action. »

« À Philadelphie, la ville est plus petite ; la réalité y est différente de celle de New York. » Ce qui caractérise l’Orchestre de Philadelphie aux yeux de Yannick Nézet-Séguin, c’est qu’il « a été le plus rapide à tourner cela en unité familiale ». L’équipe administrative, le directeur musical, les musiciens ont accepté les mêmes conditions de travail, les mêmes réductions de salaire, pour se tenir tous ensemble, et ont décidé d’avoir un contenu en ligne très régulier. Le modèle familial et de contenu en ligne est celui appliqué par l’Orchestre Métropolitain. « Toutes proportions gardées, c’est la même philosophie », corrobore le chef.

Situation inédite : comment va jouer un orchestre qui ne s’est pas vu depuis six mois ? « C’est une nouvelle réalité. J’y pense depuis une semaine. Mon réflexe a été de faire le plus de musique possible. Je ne pouvais pas comprendre que l’on range l’instrument. Jouer du piano était un besoin. Je me suis jeté dessus. C’était ma façon de vivre la crise. Mettre de la musique en ligne, c’est donner du réconfort aux gens, mais c’est aussi une forme de communication, un moyen pour garder le contact, et c’est intimement lié à la façon dont on va s’en sortir quand on va rejouer ensemble. »

L’intensité de cette distanciation est inédite : même en temps de guerre, les gens parvenaient à se réunir et à jouer en cachette. « Je crois beaucoup à l’émotion qu’il y aura quand tout le monde va se revoir. Quand nous avons donné les Symphonies nos 5 et 6 de Beethoven à Philadelphie devant une salle vide, c’était une occasion rare. Par accident, presque, nous avons joué, sachant que ça allait être la fin pour un bon bout de temps. Cette émotion-là que nous avons vécue, très difficile à exprimer, est un retour à l’essence même de la raison pour laquelle cette musique a été écrite. Ce sentiment d’urgence, on le perd dans l’habitude de faire des concerts et de se voir tout le temps. »

« La dimension sociale d’un orchestre, le fait de se côtoyer, de se parler, de communiquer en musique, surtout pour un ensemble comme l’OM, fait tellement partie de sa façon de concevoir la musique que ce qu’on va perdre en habitude d’écoute, en instruments un peu rouillés, on va le gagner beaucoup en sentiment d’urgence et d’essentiel. »

Comme elle nous a manqué, comme tout ce qui nous paraissait acquis (aller au restaurant, voir des rues animées), la musique va devenir plus importante et nous parler de façon encore plus directe, croit le chef.

Metropolitan Opera at Home Gala

Plus de 40 vedettes de la scène lyrique en live stream depuis leur domicile autour du monde lors d’un après-midi animé par Peter Gelb à New York et Yannick Nézet-Séguin à Montréal. Avec, notamment, Renée Fleming, Jonas Kaufmann, Bryn Terfel, Roberto Alagna, Diana Damrau, Étienne Dupuis et Nicole Car. Hormis quatre interventions de membres de l’orchestre et du choeur, tout sera en direct. Samedi, 13 h. Disponible jusqu’à dimanche 18 h 30.