Kenneth Gilbert, maître des clavecinistes, s’éteint

Également diplômé en orgue, piano, harmonie et contrepoint, Kenneth Gilbert était une sommité du clavecin.
Photo: Archives Le Devoir Également diplômé en orgue, piano, harmonie et contrepoint, Kenneth Gilbert était une sommité du clavecin.

Figure majeure du clavecin au XXe siècle, le claveciniste, éditeur et pédagogue Kenneth Gilbert, né le 16 décembre 1931 à Montréal, est décédé dans la soirée du 15 avril dans un CHSLD de Québec d’une pneumonie fulgurante, selon son entourage. Kenneth Gilbert souffrait de la maladie d’Alzheimer.

Contrairement à une idée communément partagée, le patronyme « Gilbert » se prononce à la française. Il avait hérité son prénom de sa mère anglophone, mais avait lui-même insisté : « Je suis Gilbert, mon ancêtre est arrivé en Nouvelle-France dans les années 1665-1668 et s’était installé à Neuville, à 10 kilomètres de Québec. Il se considérait de la francophonie d’ici », rappelle Hubert Laforge, ancien doyen de l’Université Laval et recteur de l’Université du Québec à Chicoutimi qui connaissait le musicien depuis les années 1960.

Kenneth Gilbert était une sommité dans sa discipline. La partie émergée de l’iceberg, ce sont évidemment les disques qui ont popularisé son nom à travers la planète. Et quoi de plus symbolique que d’être le claveciniste auquel l’étiquette Archiv a confié l’enregistrement du Clavier bien tempéré de Bach ? Le legs de l’édition Prix d’Europe 1953, Kenneth Gilbert, diplômé en orgue, piano, harmonie et contrepoint, put se rendre en France, où il fut l’élève de Nadia Boulanger en composition, de Gaston Litaize et Maurice Duruflé pour l’orgue, et où il s’intéressa au clavecin.

Au Québec au tournant des années 1960, il supervisa l’installation du premier des trois grands orgues Beckerath (Queen Mary Road United Church en 1959, qui sera suivi de l’oratoire Saint-Joseph en 1960 et de l’église de l’Immaculée-Conception en 1961), qui changèrent le paysage de l’orgue au pays. Le Canada et la France sont les deux pôles principaux entre lesquels Kenneth Gilbert a évolué. Il s’est pris de passion au milieu des années 1960 pour François Couperin dans le cadre d’enregistrements pour la Société Radio-Canada. Ces captations ont été reprises et publiées par Harmonia Mundi.

Plus encore, l’éditeur de partitions Heugel a publié les travaux de Kenneth Gilbert pour le tricentenaire de Couperin en 1968. Le travail d’éditeur restera sans doute le legs majeur de Kenneth Gilbert. Dans les années subséquentes, le musicien éditera pour Heugel les 555 Sonates de Scarlatti, un travail de 15 ans publié en onze volumes. C’est un disciple célèbre, Scott Ross, qui en réalise le premier enregistrement mondial.

La dimension pédagogique du legs de Kenneth Gilbert est immense. Outre l’Université Laval, il a enseigné au Mozarteum de Salzbourg, à Sienne, et, entre 1988 et 1995, au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP). Olivier Baumont, professeur de clavecin au CNSMDP depuis 2001, interrogé vendredi par France Musique, le définit comme l’un de « ses plus grands inspirateurs ».

« Il était comme un père musical pour moi. C’est sans doute la personne la plus intelligente que j’ai rencontrée dans ma vie. C’était quelqu’un de très pudique, discret et extrêmement respectueux avec les autres. Ce que j’ai le plus admiré dans son enseignement était sa manière de révéler les gens sans les formater. Il suggérait toujours des choses, mais n’imposait jamais rien. Il était tout sauf dirigiste. J’ai gardé cela dans mon enseignement », a déclaré Baumont à la radio française, soulignant son apport dans le répertoire français.

« Il y a eu une façon de jouer avant lui et une façon après lui », tranche Baumont. Parmi les partitions éditées et enregistrées par Kenneth Gilbert on trouve un large pan du répertoire français, par exemple les pièces pour clavecin de Rameau, les œuvres de Forqueray ou D’Anglebert. Gilbert s’est aussi intéressé à l’Italien Frescobaldi et au répertoire anglais, enregistrant une centaine de disques et amorçant un retour en grâce de tout un répertoire.