Lee Konitz, l’«ange du saxophone alto», est décédé

L’iconique Lee Konitz
Schorle / CC L’iconique Lee Konitz

« Je ne pouvais pas trouver meilleure façon de passer ma vie. » C’est par ce bon mot que Lee Konitz concluait un joli portrait de lui réalisé par le San Jose Mercury News en 2007. Il venait alors de numériser 125 de ses plus de 200 albums, l’occasion pour ce saxophoniste à l’immense carrière de se retourner en arrière, alors qu’il fêtait ses 80 ans. Et avant que la morbide COVID-19 lui coupe le son mercredi, à l’âge de 92 ans, il graverait alors encore quelques belles faces et se produirait bien souvent sur scène.

Comme pour ce duo avec le jeune pianiste Dan Tepfer, qui confia alors que cette rencontre fut la plus belle. « Lee est un musicien qui, d’une seule note, communique tout un univers d’émotions. » Les Français de toutes générations et de tous horizons n’ont jamais manqué de saluer ce maître, essentielle influence. Des aînés comme le compagnon de route Martial Solal ou Alain Jean-Marie, et des cadets dont Stéphane Belmondo, Jean-Philippe Viret, ou même Julien Desprez du turbulent collectif Coax. Tous ont un jour ou l’autre croisé le chemin de cet « ange du saxophone alto », comme le décrivit un jour le trompettiste Jacques Coursil.

Le son restera la leçon du musicien, né à Chicago en 1927, qui débuta à la clarinette, puis au tenor, avant de poser son souffle sur l’alto. Il a tout juste 20 ans quand il participe au Birth of the Cool, de Miles Davis. Lee Konitz s’y entend notamment avec Gerry Mulligan, un de ceux avec lesquels il soufflera par la suite d’autres modulations que les vertiges du be-bop. C’est à la même époque qu’il enregistre avec Lennie Tristano, autre pionnier avec lequel il ouvrira bien des pistes, à commencer par Subconscious-Lee, une session chez Prestige au tournant des années 1950.

En contrepoint du torrentiel Charlie Parker, Konitz trace alors une troisième voie, qui ne manque ni de swing ni d’idées. Cette féconde période de sa production ouvre un autre champ jazzistique qui irriguera aussi bien les adeptes du jazz de la côte ouest que les nouvelles avant-gardes qui pointent. Ce sera une autre marque de ce styliste : avoir su s’affranchir des clichés que l’on pouvait coller à un blanc-bec binoclard. Lee Konitz est tout autant à son aise sur de chaudes braises au gré des chausse-trapes glissées par Bill Evans, que huit ans plus tard sur Altissimo, une réunion en 1973 d’altiers altistes, dont Jackie McLean.

Il peut aussi bien être au cœur de l’introspection quand il entame If You Could See Me, une de ses nombreuses compositions, à la tête du superbe nonet qu’il forme en 1977, ou ne boudant pas son plaisir de partager la scène du Woodstock Jazz Festival en 1981 avec Anthony Braxton et Chick Corea.

En un mot, Lee Konitz était irréductible à une case, mais tint bon le cap du jazz, cette potion qui peut faire rajeunir. La preuve, il sera célébré par les plus jeunes pendant les années 1980, se multipliant comme jamais peut-être, notamment en duo, une formule qu’affectionnait celui qui fut élevé dans les rangs des bons vieux big bands et qui sut innover en d’aventureux solos.

En 1992, au sommet de son art, il fut récompensé comme il se doit du Jazzpar Prize, le Nobel du jazz. Il enregistra beaucoup, tourna tout autant au cours des décennies qui suivent. Les années ne semblaient pas avoir de prise sur lui, comme le révèle son association avec Brad Mehldau, Charlie Haden et Paul Motian lors d’un concert en décembre 2009 au Birdland — tout un symbole — où ils rendirent visite à ses éternels standards. Lee Konitz y trouvait alors, comme sans cesse, manière de se réinventer.

Écoutez donc cet Alone Together, juste titre pour une formidable version avec le même Brad Melhdau en 1997 sur Blue Note. Une bonne partie de l’histoire du jazz passe dans cet instant d’ultime grâce.