Le milieu classique tente d’anticiper l’après-COVID

Parmi les gros points d’interrogation du futur, comme le note Alexandra Scheibler du Festival Bach, il y a les tournées des artistes internationaux, la viabilité des tournées partagées entre plusieurs pays, la crainte de la solvabilité des présentateurs.
Photo: Getty Images / iStockphoto Parmi les gros points d’interrogation du futur, comme le note Alexandra Scheibler du Festival Bach, il y a les tournées des artistes internationaux, la viabilité des tournées partagées entre plusieurs pays, la crainte de la solvabilité des présentateurs.

Cela fait un peu plus d’un mois que les salles sont closes et que les musiciens s’adressent à leur public par écrans interposés. Cela paraît une éternité. Comment les uns et les autres se projettent-ils dans l’avenir ?

« Rétrospectivement, je suis sidérée par la rapidité d’évolution de l’état des connaissances et des réflexions. Je n’ai jamais vu un dossier où l’on se repositionne ainsi, constamment », résume Isolde Lagacé, directrice de la salle Bourgie, elle-même atteinte de la COVID-19 au moment même où sa salle fermait au public.

En tant que responsable d’un lieu de diffusion, ce qu’Isolde Lagacé a appris de la crise, c’est « qu’il ne sert à rien de tricoter, détricoter et retricoter ». « Ce n’est pas moi qui décide. Désormais, je ne fais plus une action dont je ne suis pas sûre qu’elle puisse tenir. »

Cette attitude est aussi celle de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM). Madeleine Careau, cheffe de la direction, qui tentait de préserver les adieux de Kent Nagano, a fait face à trois vagues d’annulations. Comme pour Isolde Lagacé, dont 120 000 brochures d’un programme non encore rendu public dorment dans un coin, le mot d’ordre pour Madeleine Careau est de « rester solides financièrement et être prêts à repartir quand on aura le go ».

La mission de l’OSM pendant la crise est de « garder un lien constant avec les clients — acheteurs de billets, donateurs, commanditaires, instances gouvernementales ». Pour le reste, « difficile d’être devin », note Madeleine Careau : « Qu’est-ce que le gouvernement va nous autoriser ? Nous avons appris [vendredi à 15 h, la veille du congé pascal] que notre été est annulé et le lundi suivant, que l’on va pouvoir retourner dans les centres horticoles… »

Isolde Lagacé est devant ses logiciels, mais son travail ressemble à celui de Madeleine Careau : calculer les répercussions financières. « Tout ce que je peux faire, c’est des scénarios budgétaires. “A”, c’est mon étalon “une saison normale avec mon budget normal”. “B”, c’est une saison 100 % locale : si les étrangers ne peuvent pas venir, ma saison passe de 110 concerts à un peu moins de la moitié. Ce scénario est variable à l’infini : local en automne, local pour un mois, etc. Et là, ce serait bien que le gouvernement ne nous dise pas trois jours à l’avance qu’il ouvre les frontières ! Le scénario catastrophe, “C”, serait de se faire dire “il n’y a rien” jusqu’à une date avancée. »

Comme Yannick Nézet-Séguin, sorti plus tôt cette semaine pour réclamer le droit de pouvoir inventer la suite avec le gouvernement québécois, Isolde Lagacé trouve que le milieu culturel est « un peu oublié ». Mme Lagacé souligne que la salle Bourgie n’est pas un stade sportif ou un parc.

L’Orchestre Métropolitain a, lui, publié sa saison. Pour Yannick Nézet-Séguin, « se rattacher au futur est positif ». Avoir à changer un programme ne lui fait pas peur. « Si tout a été détruit, on peut tout reconstruire. Si l’on nous autorise à jouer à 2 mètres de distance, il faut le tenter plutôt que de rester chez soi sous prétexte que cela ne se fait pas. S’il faut changer la 6e de Mahler pour une symphonie de Beethoven afin de tenir sur une scène, le contenu des pièces m’importe moins que le fait de donner de la musique et de rejouer ensemble. »

L’OSM garde son programme sous le coude et cherche une date pour la 2e de Mahler, le concert d’adieu reporté de Kent Nagano : « Notre saison est pleine. On devra annuler quelque chose. Nous avons des pistes de solution pour donner la chance à M. Nagano de dire au revoir à Montréal », nous confie Madeleine Careau.

Repenser les choses

Mais rejouer devant qui ? Yannick Nézet-Séguin n’aurait pas de problème à devoir reconfigurer le plan des salles pour tenir compte de la distanciation. À l’OSM, Madeleine Careau a été consultée par la Place des Arts et a refusé tout compromis : « On ne peut pas vivre avec des demi-salles de billetterie. On ne paie pas moins cher un artiste. Nous avons tout de suite abandonné cette idée. » Isolde Lagacé a plus de flexibilité : « Pour moi, c’est simple : avec le plan de salle informatisé, je bloque ce que je veux. C’est intellectuellement faisable. Cela dit, si je donne un concert, j’ai 100 % des coûts. Ce n’est pas viable au-delà d’un mois ou deux. »

Solution inenvisageable aussi pour Alexandra Scheibler, directrice du Festival Bach, prévu en novembre et qui tire une majorité de ses revenus des ventes de billets. Par ailleurs, si l’ouverture se fait progressive et par catégorie d’âge en gardant en confinement les aînés, beaucoup vont devoir réinventer leur marketing, refaire les scénarios et prévoir des revenus à la baisse.

« “L’après” sera différent », dit Yannick Nézet-Séguin. Le « pendant » l’est déjà pour Jean-Philippe Tremblay, qui organise son académie de l’Orchestre de la Francophonie de manière virtuelle grâce à la rencontre avec Maurizio Ortolani, un spécialiste de l’enseignement à distance. « Nous avons notamment gardé les classes de traits d’orchestre et les préparations aux auditions. Nous avons aussi mis sur pied une collaboration avec l’Orchestre des jeunes du Nouveau-Brunswick de manière à ce que nos musiciens puissent eux-mêmes encadrer plus de 150 jeunes du programme Sistema Nouveau-Brunswick. » Cette plateforme numérique restera pour le futur et permettra un suivi des jeunes musiciens par leurs mentors au cours de l’année. Les instrumentistes qui s’étaient inscrits pour le stage orchestral ont souscrit à 90 % à l’idée même s’ils ne se rencontreront pas. « Et nous avons une liste d’attente de 75 musiciens qui ont le niveau de faire l’OF », se réjouit le chef d’orchestre.

Marc Boucher, fondateur et directeur du Festival Classica, réfléchit aussi à ce que peut lui apporter la technologie. Son Festival 2020, largement consacré à Beethoven, ne peut être reporté en l’état en 2021, parce que ce dernier, dédié à Mozart, est pratiquement déjà ficelé. « Des concerts Beethoven peuvent être programmés en hors-série à l’automne, sous forme de contenu audio vidéo, filmés en 4K avec ou sans public si le confinement n’est pas levé », nous confie le directeur de Classica.

Marc Boucher a d’ores et déjà les réflexions de fond sur l’impact de la crise : « L’enjeu, c’est la prochaine édition du Festival, si la crise se poursuit sur 6 à 12 mois. La situation sera dure pour les événements émergents comme nous. Notre financement est à 85 % de fonds privés pour 15 % de fonds publics. » Marc Boucher craint une crise du secteur privé plus grave qu’en 2008. « La situation va remodeler le paysage du financement, changer la commandite privée et les gros joueurs vont s’en sortir. »

Il pense aussi que les présentes circonstances « soulèvent un problème important au Québec : le manque de communication entre les organismes et, qu’on le veuille ou non, une certaine compétition, alors que ce serait bien que des gens se parlent entre Forget, Lanaudière, Classica, Virée classique ». Isolde Lagacé développe le même type de réflexion : « Je pense d’ores et déjà la saison 2021-2022 différemment, notamment la manière de travailler davantage en réseau avec des diffuseurs canadiens. »

Parmi les gros points d’interrogation du futur, comme le note Alexandra Scheibler du Festival Bach, il y a les tournées des artistes internationaux, la viabilité des tournées partagées entre plusieurs pays, la crainte de la solvabilité des présentateurs. Sans « arrêter de faire des échanges », Marc Boucher pense qu’il « faut se recentrer sur l’engagement d’artistes d’ici ».

« Si je travaille à ce festival, outre le fait de monter des projets intéressants, c’est pour créer de l’emploi au Québec », dit-il. Et, pour Marc Boucher, la crise actuelle « met en lumière la très grande fragilité de la musique au Québec masquée par une activité foisonnante. Ceux qui ont les moyens de passer au travers, ceux qui sont syndiqués, ceux qui ont la masse salariale, les fonds, les fondations vont s’en sortir presque hégémoniquement. On parle depuis longtemps d’un statut de l’artiste et il faudrait que cela existe, car le monde musical va être ébranlé ».