Rudolf Buchbinder replace le XIXe dans notre siècle

Après avoir été le pianiste du répertoire germanique chez Teldec entre 1980 et 2000, puis chez Sony, Rudolf Buchbinder est désormais un artiste exclusif Deutsche Grammophon. À 73 ans, il ne faut surtout pas lui parler de «maturité». Il préfère le mot «liberté».
Photo: Marco Borggreve Après avoir été le pianiste du répertoire germanique chez Teldec entre 1980 et 2000, puis chez Sony, Rudolf Buchbinder est désormais un artiste exclusif Deutsche Grammophon. À 73 ans, il ne faut surtout pas lui parler de «maturité». Il préfère le mot «liberté».

Le pianiste viennois Rudolf Buchbinder marque son entrée au catalogue Deutsche Grammophon avec The Diabelli Project. Ne se contentant pas d’interpréter les variations de Beethoven, il a demandé à 11 compositeurs de nouvelles transfigurations du thème écrit par l’éditeur Anton Diabelli.

Un génie du marketing. C’est un peu de cette manière que Rudolf Buchbinder décrivait Anton Diabelli lorsque nous lui avions parlé en janvier dernier, en préparation à son récital montréalais, annulé pour raisons de santé.

Buchbinder nous contait alors une anecdote de collectionneur de partitions. « J’ai acquis la Sonate D. 960 et la dernière série d’Impromptus de Schubert dans la première édition, publiée par Anton Diabelli dix ans après la mort de Schubert. En ouvrant les partitions, je n’en croyais pas mes yeux : sur la partition de la sonate était indiqué “dédié à Robert Schumann” et sur celle des Impromptus, “dédié à Franz Liszt”. Cela n’avait rien à voir avec des intentions de Schubert ! C’est évidemment Diabelli, l’éditeur, qui a ajouté cela pour vendre plus de partitions, car Schumann et Liszt étaient populaires. Le monde n’a vraiment pas changé : du marketing, déjà… »

Les Diabelli deux siècles plus tard

Anton Diabelli (1781-1858) est donc au cœur du premier projet de Rudolf Buchbinder chez son nouvel éditeur. Les fameuses Variations Diabelli sont historiquement nées d’un projet de marketing, une commande de l’éditeur en 1819 à 50 compositeurs sollicités pour écrire une variation sur une valse de son cru. Rudolf Buchbinder avait été l’un des très rares pianistes à s’intéresser à ce projet original, enregistrant pour Teldec les 50 variations, pour la plupart composées par des auteurs tombés dans l’oubli (Leopold Czapek, Johann Horzalka, etc.). Beethoven, lui, avait fait de l’excès de zèle en composant non pas une, mais 33 variations. Prenant quatre ans pour ce faire, il accoucha d’un chef-d’œuvre et les variations créées par ses 49 collègues furent oubliées.

Deux siècles plus tard, Rudolf Buchbinder a commandé 11 variations à des compositeurs contemporains : Lera Auerbach, Brett Dean, Rodion Chtchedrine, Toshio Hosokawa, Christian Jost, Brad Lubman, Philippe Manoury, Max Richter, Johannes Maria Staud, Tan Dun et Jörg Widmann (ils étaient 12 dans le projet initial, mais Krzyzstof Penderecki n’aura pas eu la force de livrer la sienne). En concert et pour son disque, Buchbinder joue les Variations Diabelli de Beethoven d’une part et, d’autre part, les 11 nouvelles variations et 8 des variations habituellement oubliées (Hummel, Kalkbrenner, Kreutzer, Liszt, Moscheles, Mozart fils et Czerny).

Le disque, paru en mars, nous apporte plusieurs enseignements. Dans l’interprétation des Variations Diabelli de Beethoven, Buchbinder se montre un pianiste très « classique », au sens scrupuleux du terme. Il n’y a pas une immense inventivité sur les plans des univers sonores et du toucher. Nous allons naturellement vers les versions de Martin Helmchen, Maurizio Pollini, Stephen Kovacevich et Andreas Staier en matière de références plus imaginatives pour cette seule œuvre.

Mais, justement, l’album en propose davantage. Si le projet Teldec des 50 variations avait une vertu de curiosité documentaire, en choisissant ses huit préférées, Buchbinder montre la qualité du travail de certains compositeurs. Il est captivant d’entendre une œuvre de Liszt adolescent, mais surtout l’admirable travail de Hummel, de Kalkbrenner, de Moscheles ou de Kreutzer méritait un coup de projecteur. Ces huit miniatures lancées en 1819 témoignent de l’art de la variation au XIXe siècle.

Des 11 contemporains, Toshio Hosokawa, Rodion Chtchedrine, et Jörg Widmann, un Allemand qui instille à sa création un irrésistible esprit viennois, abordent l’idée de variation à partir d’un ferment, dans l’acception ancienne du genre. Très rares sont ceux (Manoury, Jost, Chtchédrine, Staud) qui s’en tiennent à une dimension « logique » (entre une minute et deux minutes trente). On s’aperçoit que, la plupart du temps, il s’agit, avec un lien souvent ténu, de faire du Max Richter, du Lera Auerbach (sur plus de cinq minutes) ou du Tan Dun, ce dernier toutefois plus intéressant. Des palmes à Jörg Widmann, à l’esprit de Brett Dean, au métier de Rodion Chtchedrine et aux atmosphères magiques de Toshio Hosokawa. Le devenir de tout cela restera cependant probablement ponctuel et limité à ce projet.

Beethoven chez DG

Après avoir été le pianiste du répertoire germanique (Beethoven, Haydn, Mozart, Schubert, Brahms) chez Teldec entre 1980 et 2000, puis chez Sony, Rudolf Buchbinder est désormais un artiste exclusif Deutsche Grammophon. À 73 ans, il ne faut surtout pas lui parler de « maturité ». Beethoven ou Schubert, il les joue « sans doute différemment d’il y a 30 ans », mais il ne saurait dire « si c’est mieux » et se refuse à voir de la maturation dans ce processus. « Je n’aime pas le mot “maturité”. Prenez le pianiste Friedrich Gulda : il était plus mûr à l’âge de 17 ou 18 ans que lorsqu’il en avait 60. Rubinstein, lui, est resté jeune jusqu’au dernier souffle de sa vie. Il y a des typologies jeunes et vieilles : parmi les chefs, un Lorin Maazel a toujours eu une jeunesse en lui, à l’inverse de Wolfgang Sawallisch. »

Au mot « maturité », Rudolf Buchbinder préfère celui de « liberté ». Il se souvient d’une phrase du critique et musicologue allemand Joachim Kaiser (1928-2017) qui l’avait incité à réenregistrer les sonates pour piano de Beethoven 30 ans après son cycle gravé pour Teldec : « Rudi, fais-le, maintenant tu es libre ! »

« L’interprétation aujourd’hui tente de retrouver et de réinterpréter ce que le compositeur est censé avoir pensé. C’est une grande erreur. Par bonheur, nous ne le savons pas. Par bonheur, aussi, la musique est faite de mystères. Par bonheur, par exemple, on ne saura jamais vraiment qui était l’immortelle bien-aimée de Beethoven. »

Ce n’est pas la vision du chef. C’est notre vision commune. J’ai choisi les chefs avec lesquels je m’entends et que j’admire [...] Avec ces chefs, nous respirons ensemble. Si l’on ne respire pas ensemble, même 20 répétitions ne suffiraient pas ; il faudrait faire des compromis. Or la musique ne souffre aucun compromis.

 

Beethoven sera au cœur des premiers projets de Buchbinder sur étiquette jaune. DG publiera ainsi une nouvelle intégrale des sonates de Beethoven, sa troisième, captée en public au Festival de Salzbourg. Troisième version aussi des Concertos pour piano. Il existe une première intégrale avec le Symphonique de Vienne, datant de 2003, publiée par la radio autrichienne, puis l’intégrale bien connue avec le Philharmonique de Vienne de 2011 parue en CD chez Sony et en vidéo chez Unitel. Toutes deux étaient dirigées du clavier par le pianiste.

« Pour Deutsche Grammophon, nous réalisons un projet avec cinq orchestres et cinq chefs : Andris Nelsons à Leipzig pour le 1er Concerto, Mariss Jansons à la Radio Bavaroise pour le 2e, Valery Gergiev avec le Philharmonique Munich pour le 3e, Riccardo Muti et le Philharmonique de Vienne pour l’Empereur. Le 4e Concerto sera enregistré à Dresde avec Christian Thielemann. » Rudolf Buchbinder nous apprend que le 2e Concerto sera le dernier disque de Mariss Jansons : « Sa disparition est une tragédie. Chaque fois que je joue le 2e Concerto désormais, je suis submergé par l’émotion. »

Après avoir dirigé lui-même les concertos, comment Rudolf Buchbinder fait-il pour « subir » la vision d’un chef ? « Ce n’est pas la vision du chef. C’est notre vision commune. J’ai choisi les chefs avec lesquels je m’entends et que j’admire. Dans la liste ne manque que Zubin Mehta, avec lequel je suis très ami. Avec ces chefs, nous respirons ensemble. Si l’on ne respire pas ensemble, même 20 répétitions ne suffiraient pas ; il faudrait faire des compromis. Or la musique ne souffre aucun compromis. »

De sa collaboration suivie avec Nikolaus Harnoncourt, Rudolf Buchbinder retient une leçon : « Harnoncourt était un maître de la prolongation des silences. Parfois il exagérait, mais il faut méditer cela, car en prolongeant les silences et les pauses on respire mieux. Il ne faut jamais raccourcir le silence. »

The Diabelli Project

★★★★

Rudolf Buchbinder (piano), Deutsche Grammophon, 2 CD, 483 7707 7