Oeuvres de rémission

Melody Gardot se destinait à devenir peintre, mais le destin en a voulu autrement. À l’âge de 19 ans, alors qu’elle faisait une balade à bicyclette, elle fut renversée par une voiture, subissant une fracture du bassin, des dommages à la moelle épinière et  un traumatisme crânien qui ont hypothéqué son année 2003, mais heureusement pas sa résilience.
Valéry Hache Agence France-Presse Melody Gardot se destinait à devenir peintre, mais le destin en a voulu autrement. À l’âge de 19 ans, alors qu’elle faisait une balade à bicyclette, elle fut renversée par une voiture, subissant une fracture du bassin, des dommages à la moelle épinière et un traumatisme crânien qui ont hypothéqué son année 2003, mais heureusement pas sa résilience.

L’art, c’est l’espoir ; voici une sélection d’oeuvres qui n’auraient pas existé sans une forme de tragédie et grâce auxquelles leurs auteurs et autrices ont pu passer à travers des drames immenses. À lire et à écouter pour se dire : ça va bien aller.

Discreet Music, Brian Eno (EG, 1975)

On dit aujourd’hui que la musique ambient est née par accident, au propre comme au figuré. L’anecdote fait désormais partie de la légende entourant le compositeur, musicien et réalisateur britannique Brian Eno, qui l’a maintes fois racontée (notamment au réseau Al Jazeera).

Son moment eurêka, Brian Eno l’a douloureusement vécu en 1975. Un bête accident : Eno fut frappé par un taxi un soir de pluie, puis contraint à rester alité pendant quelques mois alors que sa carrière était en plein essor, lui qui venait de publier sa fameuse trilogie art-pop chez Island (Here Comes the Warm Jets et Taking Tiger Mountain en 1974, Another Green World l’année suivante).

Une amie le visitant durant sa convalescence lui avait apporté un disque de harpe classique, le posant sur le tourne-disque avant de le quitter. La suite, il l’a racontée ainsi au magazine Modern Recording & Music en 1982 : « Il s’est avéré que ma chaîne stéréo était vraiment tout croche à l’époque. Un des haut-parleurs ne fonctionnait pas. C’était un disque très doux. Or, je ne pouvais à peine l’entendre et dehors, il pleuvait, de sorte que je ne pouvais en entendre que les parties les plus bruyantes. Au début, j’étais ennuyé, je souhaitais monter le volume, puis j’ai commencé à me perdre dans ce son. C’était si beau avec la pluie, comme si on avait accordé les gouttes d’eau. […] J’ai pensé : “Voilà un genre de musique qui devrait exister”. »

Une fois remis sur pied, il s’y est attaqué en offrant Discreet Music, un disque dont la face B fait directement référence à l’anecdote du jour pluvieux : au lieu d’un disque de harpe classique qui se perd dans le décor sonore, une version (un remix ?) du Canon en ré de Johann Pachelbel interprété par le Cockpit Ensemble sous la direction de Gavin Bryars, qui a remanié les orchestrations en isolant certains passages que l’ensemble interprétait en suivant différents tempos pour créer des pistes distinctes assemblées par Eno.

La pièce titre en face A est, quant à elle, un exercice de musique générative constitué de phrases musicales programmées dans un synthétiseur manipulé aléatoirement. Par ses ambiances rêvasseuses inspirées du concept de « musique d’ameublement » d’Erik Satie, elle montre la voie vers l’œuvre proprement ambient qu’Eno érigera, en commençant par Ambient 1 : Music for Airports (1978). Une œuvre qui, en ces temps anxiogènes, se reçoit comme une thérapie.

Rock Bottom, Robert Wyatt (Virgin, 1974)

« Je trouvais toujours de belles choses dans ce que cela signifiait d’être dans une situation tragique », confiait en janvier dernier l’auteur-compositeur-interprète Robert Wyatt au journal de gauche britannique Morning Star. Cette pensée se rapportant à sa propre tragédie trouve, quelques semaines plus tard, un sens nouveau dans la crise sanitaire que l’on traverse.

Au rayon des tragédies, Wyatt, aujourd’hui âgé de 75 ans, s’y connaît. Il avait 27 ans lorsque, lors d’une fête à Londres durant laquelle il avait encore trop bu, il fit une chute de quatre étages d’un balcon qui le paralysa de la taille aux orteils. Finie, la carrière de batteur du cofondateur du mythique quatuor jazz-prog-rock psychédélique Soft Machine, pilier de la « Canterbury scene » et complice de Pink Floyd.

L’événement, de son propre aveu, a transformé sa vie en mieux — n’eût été cette chute, l’alcool l’aurait tué, estime-t-il. Elle a aussi donné un nouvel élan créatif à Robert Wyatt, qui a dû apprendre à jouer de nouveaux instruments, à commencer par sa propre voix. Il a réuni ses amis musiciens en studio — dont Mike Oldfield et Fred Frith — pour enregistrer le phénoménal Rock Bottom (tout est dans le titre !), réalisé par le batteur de Pink Floyd, Nick Mason. Un monument art-rock où le jazz, le rock, la chanson et les orchestrations classiques et électroniques pointent vers une nouvelle ère créative en musique populaire, un disque dont l’influence s’entend encore aujourd’hui chez Radiohead, Sufjan Stevens, Weyes Blood, St. Vincent, la liste est faste et belle.

« J’ai compris que d’être allongé dans son lit à l’hôpital, pendant que quelqu’un d’autre faisait les lits et apportait le déjeuner, était un moyen idéal pour écrire sans les pressions de la vie quotidienne », estime-t-il aujourd’hui. Comicopera, le dernier album de Robert Wyatt, est paru en 2007.

Lune Rouge, Tokimonsta (Young Art, 2016)

La Californienne Jennifer Lee a appris à la dure en 2015 ce qu’était le moyamoya : une maladie vasculaire cérébrale chronique qui a nécessité chez elle deux interventions chirurgicales au cerveau, après lesquelles elle avait perdu la faculté de s’exprimer, par la parole comme par la musique. Une tragédie pour cette compositrice électronique de métier, qui s’était fait un nom à l’international grâce à trois solides albums parus avant son diagnostic.

L’album Lune Rouge fut celui de la rémission. « Par contre, j’aborde la composition musicale différemment » depuis cette rémission, nous confiait Jennifer Lee il y a deux ans, à l’occasion de sa performance à Igloofest. « Je sens que mon inspiration vient d’ailleurs. Lorsque mes facultés m’ont été dérobées, j’ai réalisé combien la création était quelque chose de précieux. Désormais, lorsque je compose, je le fais avec plus de sincérité. Je ne fais pas de la musique pour que les gens l’aiment, je la fais d’abord pour moi. C’est une chose que je crois que j’avais perdue de vue avant les chirurgies. Après, j’ai dû réapprendre à créer de la musique, mais surtout à faire quelque chose de plus personnel, de plus important. »

Tokimonsta a lancé le 20 mars dernier Oasis Nocturno, un nouvel album plus soul et R & B en raison de la participation de plusieurs chanteurs.

Some Lessons : The Bedroom Sessions, Melody Gardot (Indépendant, 2005)

Elle se destinait à devenir peintre, mais le destin en a voulu autrement. À l’âge de 19 ans, alors qu’elle faisait une balade à bicyclette, elle fut renversée par une voiture, subissant une fracture du bassin, des dommages à la moelle épinière et un traumatisme crânien qui ont hypothéqué son année 2003, mais heureusement pas sa résilience. « Je suis tombée dans les bras d’un médecin qui était vraiment génial », confiait Gardot à la télévision française. « La musicothérapie, ça peut vous aider beaucoup, pour la mémoire, pour le cerveau, pour tous ces ponts cassés durant l’impact. Et là, j’ai commencé, peu à peu, à apprendre dans mon lit » à apprivoiser la guitare que sa mère lui avait apportée à l’hôpital.

Elle s’est surtout découvert une voix, fine et volage, à l’agilité parfaitement maîtrisée pour briller sur la scène jazz, ce que le grand public a découvert dès 2008, lorsque l’étiquette Verve a réédité son premier album, Worrisome Heart, paru à compte d’autrice deux ans plus tôt. Plus blues et acoustiques, les sept tendres chansons de son premier véritable album, Some Lessons : The Bedroom Sessions, témoignent avec limpidité de la force de la musicothérapie qu’elle promeut aujourd’hui. En 12 ans, Melody Gardot a proposé quatre albums et autant de EP qui ont fait sensation auprès du public, notamment au Québec — l’été dernier, elle faisait encore salle comble à deux reprises au théâtre Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, à l’affiche du Festival international de jazz de Montréal dans la foulée de son plus récent album.

Yo Canto, Julio Iglesias (Columbia, 1969)

Le célèbre Madrilène doit sa carrière davantage à une infirmière qu’à l’événement qui a fait se rencontrer leurs chemins. En vérité, lorsque Julio Iglesias avait 19 ans, il hésitait encore entre une carrière en droit ou au foot, rêvant sans doute davantage à la seconde, lui qui gardait les poteaux pour un club de réservistes du Real Madrid. En 1963, la veille de son 20e anniversaire, lui et deux amis revenant d’une fête ont été impliqués dans un grave accident de voiture, le rendant incapable de se tenir sur ses jambes pendant près de deux ans.

Une des infirmières assignées à lui donner des soins — elle se nomme Eladio Magdaleno, probablement considérée aujourd’hui comme une sainte en Espagne et en Amérique Latine — lui a donné une guitare pour l’aider à retrouver de la motricité dans ses mains. Il dira que ce geste l’a aussi sauvé de la dépression, et fait comprendre qu’il avait une voix, ma foi, plutôt adéquate. Assez, en tout cas, pour lui permettre de décrocher aujourd’hui le titre du musicien latino ayant vendu le plus d’albums à travers la planète, soit plus de 300 millions depuis la parution de son premier long jeu, Yo Canto, en 1969.