Les partitions de la pandémie

Sophie Trudeau a publié sur sa page Bandcamp «toute neuve» une superbe pièce instrumentale intitulée «week one day five» il y a deux semaines, premier chapitre d’un recueil qu’elle a intitulé «Confinement Songs».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Sophie Trudeau a publié sur sa page Bandcamp «toute neuve» une superbe pièce instrumentale intitulée «week one day five» il y a deux semaines, premier chapitre d’un recueil qu’elle a intitulé «Confinement Songs».

La pandémie qui nous afflige irrigue la source d’inspiration de certains créateurs. Depuis l’apparition de la COVID-19, des musiciens offrent en ligne le fruit de leurs heures passées en solitaire avec leurs instruments ; survol de quelques parutions récentes faites d’espoir, de solidarité, de frustration et d’humour.

Les moments de grands bouleversements ont toujours été des sources d’inspiration, estime la compositrice et violoniste Sophie Trudeau. C’est vrai pour une catastrophe mondiale comme pour les drames personnels : « On n’a qu’à voir le nombre de musiciens qui mettent en musique leurs ruptures amoureuses. Personnellement, l’inspiration, je la prends lorsqu’elle passe ; durant les premiers jours [du confinement], j’ai enregistré plein de nouveau matériel. »

Sans trop faire de bruit, Sophie Trudeau a publié sur sa page Bandcamp « toute neuve » une superbe pièce instrumentale intitulée week one day five il y a deux semaines, premier chapitre d’un recueil qu’elle a intitulé Confinement Songs. Il s’agit même de sa toute première parution solo en près de deux décennies de création musicale ! « J’ai fait des trucs sur scène en solo au fil des ans, mais jamais de musique enregistrée », explique l’héroïne de l’underground montréalais, membre émérite de Godspeed You ! Black Emperor depuis la parution de son premier EP en 1999 et cofondatrice de A Silver Mt. Zion.

Le contexte était favorable à l’inspiration, une petite tempête surgissant à la faveur de la pandémie, à laquelle s’ajoute une situation familiale en délicatesse. « J’étais déjà dans un processus, travaillant sur un projet de musique pour une chorégraphe, en plus d’être sur le point de retourner en studio avec Godspeed You ! Black Emperor. La crise a mis un frein à tout ça, alors j’ai décidé d’enregistrer chez moi, toute seule. Je me retrouve tout à coup avec du temps à moi. »

Sa première pièce, une douce envolée de pistes de violons superposées, exprime la forme d’abandon et de résilience qui pouvait nous happer dans les premiers jours de la crise ; la seconde (week two day nine) est nettement plus chaotique, avec des sons de guitare électrique qui tonnent dès les premières mesures, révélant la frustration ressentie par la compositrice. « J’ai envoyé des messages à mes amis musiciens, si bien que les prochaines Confinement Songs pourraient être des collaborations avec des gens qui sont aussi coincés chez eux, annonce Sophie Trudeau. Je suis déjà rendue là, après deux semaines de confinement : j’ai envie d’échanges. » À suivre, donc… en souhaitant que la situation ne perdure pas. « En effet. Faudrait pas que ça finisse par devenir un album double ! »

Ailleurs dans le confinement

Coronavirus(Feat. Cardi B), iMarkkeyz. « Tasse-toi de Blasio, Cardi B est la mairesse officieuse de NYC pendant la crise du coronavirus », affirmait récemment le site spécialisé en culture pop et politique américaine The Daily Beast, qui louait les interventions sur les réseaux sociaux de la célèbre rappeuse — dans une vidéo publiée sur son compte Instagram le 26 mars dernier, par exemple, elle dénonce la pression exercée par la crise et les mesures prises pour l’endiguer sur les classes moins favorisées de la société. Cette chanson, cependant, est un remix fait à partir d’un autre clip, celui du 10 mars dernier (vu plus de 27 millions de fois !) dans lequel Cardi B, avec la verve qui la caractérise, avoue avoir une peur bleue de la pandémie. Le remix, un succès sur YouTube comme sur Spotify, a même percé les palmarès Billboard la semaine dernière, se hissant en 9e position des ventes numériques de chansons rap.

Clan Virus EP, BlueBucksClan. La viralité, numérique bien sûr, est une arme de marketing pour les rappeurs cherchant à se démarquer, ce qui explique la déferlante, ces dernières semaines, de chansons (plutôt mauvaises, au demeurant) sur le thème du coronavirus qui s’abat sur Spotify, SoundCloud et YouTube. Du lot, retenons surtout l’effort du duo californien BlueBucksClan, apparu sur la planète rap en 2019 avec un premier mixtape, Clan Way. Le duo formé de DJ (c’est son nom !) et Jeeezy (avec trois « e ») a le vent dans les voiles sur la scène underground de Los Angeles, et le solide Clan Virus leur conférera encore plus de traction grâce à ses rythmes trap qui bondissent finement et à leurs voix posées qui se complètent à merveille.

Coronavirus, Dozethrone. Les sinistres créateurs des scènes musicales extrêmes, black métal, hardcore punk, dark ambient, furent parmi les premiers à se complaire dans le thème d’une pandémie mondiale, à coups d’ambiances sonores malsaines, de guitares poisseuses et de chants gutturaux. Flairant la menace, le trio sludge métal instrumental originaire de Singapour a enregistré les trois longues pièces de l’album Coronavirus au début du mois de février et les a publiées sur sa page Bandcamp le 9. Un rock langoureux et salissant aux sons de guitares riches qui poussent dans le dos de chansons prenant toutefois un peu trop de temps à se développer. En date de mercredi dernier, Singapour était encore relativement épargné par la pandémie, comptant moins de 1000 cas d’infection pour une population de près de 5,7 millions d’habitants.

Music for Isolation, 36. La musique ambient est redevenue tendance. Or, il y a fort à parier qu’en ces temps anxiogènes, le sentiment de calme qu’induisent les synthés paisibles et les harmonies délicates propres au style sont encore plus populaire. 36 est le projet du compositeur et réalisateur britannique Dennis Huddleston qui œuvrait essentiellement dans l’ombre, éditant ses albums sur de petits labels spécialisés tels que le prolifique A Strangely Isolated Place. C’est sur son propre label, 3six Recordings, qu’il offre ce mini-album de quatre confortables compositions originales, écrites et enregistrées en quelques jours confinés. Il n’y aura certes rien de très novateur ici pour les aficionados du genre, mais tout est joliment imaginé, même touchant par moments, la superposition de motifs de piano droit et de doux bruits de fond faisant son effet.

Quarantaine Records #1 + Music for Quarantine Vol.1 + Distance Will Not Divide Us, Artistes variés. La crise mobilise le monde musical, l’amenant à mesurer avec plus de finesse les besoins de ses créateurs, techniciens et gestionnaires en ces temps difficiles, mais aussi à se soucier du public. Crée à Nantes, la structure Quarantaine Records promet de verser les recettes de cette excellente compilation de chansons (en français et en anglais) dream pop-électroniques à la Fondation de France pour aider dans la lutte contre la COVID-19. En Irlande, le label All City a réuni une vingtaine de créateurs en musique électronique pour assembler cette charmante et chaleureuse compilation, Music for Quarantine Vol. 1, dont les recettes sont versées à une organisation se souciant des soins des personnes âgées isolées (ALONE). Plus éclectique dans ses envolées trance, dance, et downtempo, Distance Will Not Divide US, un projet des festivals Manifesto, Monk et Manifesto delle Visioni Parallele réunissant des musiciens italiens destinera ses recettes à l’Institut national pour les maladies infectieuses Lazzaro Spallanzani de Rome.

Wash Your Hands, Noyz II Men. Le compositeur et réalisateur montréalais Noyz II Men est comme la cavalerie, surgissant toujours au bon moment avec son humour caractéristique qu’on lit dans son nom de scène ou dans le titre de certaines de ses précédentes parutions — on pense ici à sa relecture house du Careless Whisper de George Michael parue en 2018. Un an après le très disco Codis EP, le féru de house des années 1990 propose trois nouvelles compositions qui goûtent bon le soul et le deep house et mettront de la joie et de la couleur dans vos oreilles. Encore d’excellents grooves de la part d’un des secrets les mieux gardés de la scène électronique montréalaise.

La Cumbia del Coronavirus, Mister Cumbia +Canción del Coronavirus, Los Tres Tristes Tigres + Ghen Cô Vy, Nioeh, Khac Hung, Min et Erik. La crise est mondiale, la réponse des musiciens l’est tout autant. Visionnaire, Iván Montemayor (Mister Cumbia), Mexicain d’origine établi à New York, a publié à la fin janvier sa Cumbia del Coronavirus mettant en garde la population, avec humour et optimisme, contre la pandémie ; plusieurs autres vidéos virales ont été produites à partir de la chanson, notamment pour apprendre aux citoyens comment bien se laver les mains. Également originaire du Mexique, le très populaire trio d’humoristes-chanteurs Los Tres Tristes Tigres, qui fait un tabac sur les scènes des circuits stand-up comics et sur YouTube grâce à ses émissions, fait sourire avec sa Canción del Coronavirus ayant récolté déjà 3,3 millions de visionnements en deux semaines. La palme des clics revient cependant au compositeur vietnamien Khac Hung et son adaptation pop-dance d’un tube régional devenue guide d’usage pour se laver les mains comme il se doit : presque 28 millions de visionnements de l’hilarant clip sur YouTube !