Pour les amoureux fous de Morricone

Le coffret consacré à la musique d’Ennio Morricone se divise fort habilement en thèmes, dont les films de Leone, ceux avec Belmondo, les «thrillers mafieux», sans oublier la période Tarantino.
Photo: Heikki Saukkomaa Agence France-Presse Le coffret consacré à la musique d’Ennio Morricone se divise fort habilement en thèmes, dont les films de Leone, ceux avec Belmondo, les «thrillers mafieux», sans oublier la période Tarantino.

Mentionner Morricone. Rien que le nom, et c’est parti. Ça déferle. Fresque de sons, symphonie d’images, maelstrom d’émotions qui se bousculent au portillon de la banque de bandes sonores, dont les gonds viennent de sauter à la dynamite. Le cœur explose, on court dans le cimetière, on lâche l’harmonica en tombant dans la poussière…

Notre Morricone à tous. Le Morricone d’Éric Goulet ? En moins de temps qu’il ne faut à Clint Eastwood pour dégainer le Colt dissimulé sous son poncho, le guitariste envoie un selfie, avec les yeux écarquillés et la pochette du vinyle d’ll était une fois dans l’Ouest. Morricone avant Leone. « Sans même avoir vu le film, j’y ai tout appris : l’émotion, l’atmosphère, le drame, je passais ce disque en boucle et j’inventais des histoires… » Le chef-d’œuvre de Sergio Leone s’est en quelque sorte ajouté à la trame. La chroniqueuse Marie-Christine Blais aligne au peloton d’exécution la « flûte menaçante », et « tous ces instruments associés au cirque, à la pampa ou au bal populaire, surtout pas au classique ». Elle réentend, elle revoit, c’est logé dans le cœur et dans le cerveau comme autant de balles jamais ressorties : « Sérieux, dès que je vois une balle de foin rouler quelque part, j’entends le thème L’homme à l’harmonica dans ma tête. »

Vingt heures pour commencer

En cela, l’arrivage dans notre coin d’Amérique de quelques centaines d’exemplaires du fabuleux coffret-livre Ennio Morricone — Musiques de films 1964-2015, avec ses 18 disques, ses 20 heures de musique, son livret de 48 grandes pages (incluant une entrevue récente avec le maestro), est pur prétexte. Oui, on va s’entretuer pour l’obtenir comme Vittorio et Sartet dans Le clan des Siciliens : c’est un trésor. Oui, le choix judicieux des titres par le spécialiste Stéphane Lerouge (dont la trame introuvable d’Orca, le film de Michael Anderson) justifie tous les émois. Mais c’est le degré de passion des artistes joints pour leur faire parler de « leur » Morricone qui fait voler en éclat le thermomètre.

Le cinéaste Patrick Damien (La démolition familiale, 2016) est un membre actif du groupe d’appréciation du maestro, et il a écrit dans le très sérieux fanzine qui lui est consacré. « C’est une œuvre qu’on ne peut pas entièrement absorber : 435 trames sonores originales ! On pourrait passer une vie à explorer son répertoire, qui couvre tous les styles et qui dépasse largement le western spaghetti auquel il est associé. En fait, on peut être amateur de Morricone comme on est amateur de blues ou de jazz. » Le maestro, qui célébrait l’an dernier ses 90 ans, compose pour ainsi dire en continu « depuis le film Il Federale, en 1961 », précise Damien.

La catharsis selon Ennio

Le pianiste-accordéoniste Steve Normandin pousse plus loin l’analyse. À propos du travail de Morricone pour Cinéma Paradiso : « Le thème, d’une grande langueur, d’un phrasé irrégulier, porte un contre-chant qui devient une seconde mélodie, indissociable de la mélodie principale. C’est tellement difficile à réaliser, composer un ‘‘sous-thème’’ qui demeure en mémoire autant que le thème principal ! » Morricone, dans Paradiso autant que dans les Leone, c’est la mise en sons de la fatalité, soutient Normandin. « Un rapport à la fatalité qui est une catharsis formidable de nos propres chagrins de spectateurs. »

Marc Lamothe, boulimique du cinéma de genre qui n’en finit plus de nourrir le festival international de films Fantasia, est intarissable. « J’ai d’abord découvert, comme bien des jeunes Québécois, les films de Sergio Leone sur les ondes de Télé-Métropole dans les années 1970. La première chose qui m’a littéralement saisi était cette musique iconique d’Ennio Morricone. Pas tout à fait rock’n’roll, mais bien plus que du classique conventionnel. Un heureux mélange de sifflements, de guitares twang, de trompettes de l’Apocalypse, de percussions de la mort, de coups de fouet, de cris de coyotes et de phrases incantatoires, le tout accompagné d’imposants orchestres symphoniques. La vastitude des étendues sans fin d’Almería était accompagnée d’une musique qui semblait sans limites. Je scrutais le TV Hebdo à la recherche des rediffusions de ces films. J’enregistrais ces thèmes, armé d’un magnétophone Hitachi en prenant soin de placer le microphone près du téléviseur de marque Motorola. »

À un moment donné, j’ai pris conscience qu’il fallait aider le public à mieux comprendre la musique, à mieux s’en souvenir. Notamment par des instruments insolites n’appartenant pas à l’orchestre.

Morricone lui-même, dans le livret, explique très simplement son approche impressionniste, proche de la musique contemporaine, ce que Steve Normandin appelle de la « musique descriptive ». « À un moment donné, j’ai pris conscience qu’il fallait aider le public à mieux comprendre la musique, à mieux s’en souvenir aussi. Notamment par des instruments insolites, typés et inhabituels, n’appartenant pas à l’orchestre symphonique. Ça nourrit la mémoire : un thème se retient plus facilement s’il est porté par un soliste inattendu. » Et le maestro d’avouer son affection pour « les vibrations des marranzani, ces guimbardes siciliennes que j’ai utilisé dans plusieurs partitions ».

Organiser le chaos

Le coffret se divise fort habilement en thèmes : les films de Leone (cinq disques), le cinéma engagé (Sacco et Vanzetti), les films avec Belmondo, les « thrillers mafieux », les versions popularisées en chansons par les Dalida, Moustaki, Astrud Gilberto et autres Aznavour, sans oublier la récente période Quentin Tarantino. Curieusement, ce sont les « emprunts » de Tarantino qui nous fournissent les morceaux manquants du casse-tête : extraits de Death Rides a Horse, Navajo Joe et autres westerns qui font moins partie de notre mémoire collective.

C’est le constat le plus étonnant. Aussi étrange que cela puisse paraître, cette anthologie, si monumentale soit-elle, n’est jamais que la voie d’accès grand public à l’univers de Morricone. Une introduction, en quelque sorte. « Sa créativité inépuisable a été stimulée par ses années au sein du Gruppo di Improvvisazione di Nuova Consonanza, note Damien. L’improvisation libre, sans chercher à obtenir un résultat ‘‘utile’’, n’est-ce pas là la clé pour être en mesure d’exploiter par la suite toutes sortes de sonorités particulières ? » Et résonne dans le désert la dissonance de l’harmonica, souffle d’un enfant exténué : le son de la mort.

Sean, pas CHOM

Marc Lamothe débusque pour Le Devoir un malentendu que la radio FM québécoise entretient depuis cinq décennies. « Chaque fois que j’entendais l’indicatif musical de CHOM FM dans les années 1970, j’étais fier de pouvoir citer correctement la référence de cette pièce qui semblait dire ‘‘CHOM, CHOM, CHOM’’. Une seule parole, un seul prénom répété inlassablement provoque une mélodie qui trahit son créateur :‘‘Sean, Sean, Sean’’. À lui seul, ce thème mythique se révèle être la clé cinématographique d’une amitié interrompue par la jalousie. Un prénom masculin hantant la mémoire d’un homme brisé. Seule, cette mélodie peut jouer sur toutes les ondes radio du monde. Accompagné des images d’Il était une fois la révolution, ce refrain rappelle tout le tourment intérieur d’un antihéros hanté par le souvenir. Cet exemple représente à mes oreilles toute la force et l’unicité du travail d’Ennio Morricone. »

Musiques de films 1964-2015

Coffret de 18 disques, livret de 48 pages. Ennio Morricone, Decca / Universal