«Suddenly»: tout n’est pas triste

Sur l’album «Suddenly», la voix de Dan Snaith apparaît presque toute seule dans la facture finale, «exposée» et «vulnérable».
Photo: Thomas Neukum Sur l’album «Suddenly», la voix de Dan Snaith apparaît presque toute seule dans la facture finale, «exposée» et «vulnérable».

Tiens, il fait bien doux sur le cinquième album de Caribou… Des chansons posées, presque discrètes, pour faire changement des extatiques épanchements électro-psychédéliques auquel le compositeur nous a habitués. « Vrai, c’est doux. Je n’ai d’ailleurs jamais été très bon à ça », concède le compositeur Dan Snaith, joint chez lui à Londres. « Je chantais aussi avant, mais ma voix était toujours dissimulée derrière une espèce de mur de son. Sur Suddenly, ma voix est presque seule dans le mix. Exposée. Vulnérable », le premier caractère distinctif de cet album à fleur de peau qui paraîtra le 28 février sous étiquette Merge.

Il y a bien Ravi à la fin du disque, pur house garage calibré pour faire danser les foules, et Never Come Back émettant l’écho des années 1990 dans avec ses accords de piano électrique. Ce sont pourtant les seules du genre à bondir dans nos oreilles comme le faisaient Can’t Do Without You, Our Love et Your Love Will Set You Free de l’album précédent, l’excellent Our Love (2014), ou encore l’ensemble de l’oeuvre que Snaith édite sous le nom Daphni (l’album Joli Mai paru en 2017).

« J’ai sorti pas mal de matériel de Daphni ces dernières années, tellement que je me suis ennuyé des harmonies, de la voix, du songwriting, qui paraissent moins nécessaires pour faire de la musique de club, admet Dan Snaith. J’avais envie de ça, retravailler sur le mode de l’auteur-compositeur. »

L'album «Suddenly»

« Ensuite, si Suddenly paraît aussi doux, c’est aussi le reflet de tout ce que j’ai vécu ces cinq dernières années et que je sentais le besoin d’exprimer en musique ; la toute dernière chanson du disque [Cloud Song], par exemple, est une réflexion à propos de la mortalité que j’avais écrite pour moi seul, dans un moment où je me sentais vulnérable… » Celle-là, comme la superbe New Jade d’ailleurs, Dan Snaith n’imaginait pas qu’elle se retrouverait sur l’album ; il a fallu l’insistance de son bon ami Kieran Hebden, alias Four Tet, qui l’a aidé à faire le tri dans ses maquettes (Hebden, qui lancera son nouvel album Sixteen Oceans le 20 mars prochain, est crédité comme arrangeur sur Suddenly).

Expériences de vie

Ces cinq dernières années ont été fécondes en beaux moments et en expériences difficiles. Il y eut la naissance de sa deuxième fille, Liv, arrivée à au monde sur la banquette arrière de la voiture en route vers l’hôpital — la chanson Ravi est d’ailleurs un peu pour elle, le nom avait été décidé par le couple au cas où c’eût été un garçon. À l’opposé, l’annonce subite du décès d’un des parents de son épouse fut un choc.

« J’ai mis un moment avant de réaliser que je devais partager [Cloud Song], car c’était la description la plus honnête de moi-même à l’instant où je l’ai écrite. Le ton de l’album est définitivement plus triste », empreint d’une mélancolie certaine provoquée « par l’accumulation d’un tas de trucs, événements de la vie, le temps qui passe et moi qui vieillis ». L’émotion est palpable dès la malingre Sister qui ouvre l’album, sur laquelle Snaith chante d’une voix douce sur un simple motif de synthétiseur.

Mais tout n’est pas triste sur ce disque, insiste le musicien : « Home, par exemple. Le texte est certes mélancolique, mais la musique est pleine de joie et de vie. » C’est aussi l’une des plus étonnantes de l’album, du Caribou inouï en forme de chanson rescapée des studios de Motown au milieu des années 1960 et construite autour d’un échantillon de la chanson Home de l’obscure chanteuse soul new-yorkaise Gloria Barnes.

« Un autre truc m’a frappé en faisant cet album, élabore Caribou. J’ai réalisé que tous ces synthétiseurs sont omniprésents dans la production musicale d’aujourd’hui. Tous les manufacturiers d’instruments offrent ces gros synthés polyphoniques, si bien que tous les musiciens créent avec ces magnifiques sons des années 1970, à la Vangelis, autant dans la pop que sur la scène électronique underground — ces sons, je m’en servais moi-même sur mes précédents albums. J’ai décidé de faire les choses différemment en réaction à ça, donc de revenir au sampling. »

Un peu plus loin, la chanson Sunny’s Theme s’ouvre avec une phrase de piano classique, un peu Chopin les jours de déprime, dont la tonalité part en vrille, comme si une note manquait la dernière marche d’un escalier pour se retenir, in extremis, sur la rythmique hip-hop qui lui sert de rampe.

« Tu sais quoi ? J’aime beaucoup ces notes qui semblent fausses — un peu comme je l’avais fait sur la chanson Second Chance de mon précédent album, celle où chante Jessy Lanza. Certains m’avaient dit qu’ils étaient incapables d’écouter cette chanson parce qu’elle leur levait le coeur — une belle chanson volontairement désaccordée ! Si je devais trouver un seul dénominateur commun à toute la musique que je crée, ce serait cette recherche d’équilibre entre ce qui sonne familier et ce qui sonne étrange. J’aime les harmonies, les mélodies, les vers d’oreille, les trucs très pop, mais aussi la musique weird avant-gardiste et expérimentale. L’idée que ces deux trucs peuvent coexister m’emballe. »

Suddenly

Caribou, Merge Records. En vente dès le 28 février.