Une brillante lecture de «Written on Skin»

Musicalement, «Written on Skin» est une fascinante oeuvre de strates orchestrales, où des sons viennent se poser comme des enluminures.
Photo: Yves Renaud Musicalement, «Written on Skin» est une fascinante oeuvre de strates orchestrales, où des sons viennent se poser comme des enluminures.

Avec un spectacle puissant sur le plan dramaturgique et très solide musicalement, l’Opéra de Montréal réussit une grande première canadienne de Written on Skin de George Benjamin, l’opéra phare du XXIe siècle, tout en s’affranchissant totalement de la vision de Katie Mitchell, lors de la création de l’oeuvre à Aix-en-Provence en 2012, spectacle largement repris en Europe, enregistré à Londres et publié en DVD.

Un chef-d’oeuvre

Dès la création, il a été assez unanimement écrit que Written on Skin était un chef-d’oeuvre. Huit ans après, il est intéressant d’en réexaminer les raisons. Le sujet, même s’il est puisé dans une légende médiévale, est d’une brûlante actualité (possession, émancipation, pouvoir…). La narration utilise le subterfuge d’un ange du XXIe siècle qui revit l’histoire de l’enlumineur et la violence à son égard des sentiments d’Agnès, femme illettrée considérée comme une possession par son mari (le « protecteur »). À travers sa passion amoureuse Agnès va se découvrir une identité, une existence personnelle et éclairer, puis infléchir totalement le contenu de l’hagiographie que le protecteur voulait faire écrire sur lui.

Ce livret de Martin Crimp est d’une force implacable, contrairement à ceux de JFK ou Champion, ouvrages contemporains précédemment présentés à l’Opéra de Montréal. « Enfonce notre amour dans l’oeil de cet homme comme une aiguille brûlante. Fais-lui pleurer du sang » : la scène X où Agnès demande à son amant de ne pas la protéger par le mensonge est un exemple éloquent de la tension dramatique qui règne. Cent minutes, trois parties, quinze scènes, des musiques interstitielles, comme Wozzeck de Berg : Written on Skin est un ouvrage qu’il faut asséner d’un bloc, tel un rouleau compresseur dramatique, comme Yannick Nézet-Séguin l’a fait pour Wozzeck à New York.

Musicalement, Written on Skin est une fascinante oeuvre de strates orchestrales, où des sons viennent se poser comme des enluminures. On perçoit cette technique dès l’évocation par le protecteur de ses vignes, puis lorsque l’enlumineur présente un exemple de ses travaux. L’orchestration est partout d’un raffinement extrême. Un harmonica de verre nimbe de ses sonorités la scène VI, où Agnès, la femme, s’abandonne à l’enlumineur et dans la scène XIV, où, après avoir été obligée de manger le coeur de son amant servi sur un plateau d’argent, elle affronte son mari. En étant libre, Agnès se condamne. George Benjamin est un compositeur d’une immense culture, car l’harmonica de verre est l’instrument original choisi par Donizetti dans la scène de la folie de Lucia di Lammermoor, autre condamnée sur l’autel des amours impossibles.

La réussite montréalaise

Le défi de toute nouvelle production est de se mesurer à celle de la création, signée Katie Mitchell, documentée en DVD, exceptionnelle non seulement pour sa beauté, mais aussi pour l’abattage de Barbara Hannigan en Agnès et la prestation de Bejun Mehta vocalement hallucinant en enlumineur. À cela s’ajoutait la problématique de faire passer la subtilité des sonorités et nuances à la Salle Wilfrid-Pelletier.

La production montréalaise a coché toutes les cases : une présentation sans entracte, une direction d’une musicienne connaissant très bien l’oeuvre et parvenant à en faire percevoir autant que faire se peut les subtilités et la violence malgré l’ingrate salle, une distribution de voix passant toutes très bien la rampe, un public attentif et une scénographie logique et juste, avec des éclairages montrant des visages illuminés par la lecture.

Magali Simard-Galdes, tout en tension alors que Hannigan était plus sinueuse, surprenante de puissance dans les scènes VI, X et XIV ; Luigi Schifano, certes moins voluptueux que Bejun Mehta mais d’une présence étonnante pour un contre-ténor ; Daniel Okulitch parfait et même supérieur à Purves à Londres ; Bourget et Richer, impeccables tous deux, constituent le tableau vocal.

Face à la découpe en niveaux de Vicki Mortimer pour Katie Mitchell, Olivier Landreville joue sur des éléments de décors amovibles, avec plusieurs avantages à la clé : la possibilité de disposer d’un escalier en colimaçon qui mène à l’atelier, d’imposer l’image d’un fond de scène qui se fissure à mesure que le couple éclate et, surtout de créer une superbe image finale où deux éléments architecturaux décatis figurent un serre-livres, au milieu duquel Agnès, libérée par son suicide, est symboliquement le livre et son coeur.

Alain Gauthier lui-même fait preuve de plusieurs idées plus pertinentes encore que celles de Katie Mitchell, notamment la scène IX, celle de la forêt, dans laquelle le protecteur n’ayant, pour une fois, pas de prise sur les choses entre en totale soumission par rapport à l’enlumineur. Mieux encore, la mort d’Agnès (elle se jette du balcon) est infiniment supérieure chez Gauthier puisque l’amorce de la scène XIV parle d’une grande table blanche dans une pièce avec balcon et il est donc logique qu’Agnès se jette du balcon dès la fin de la scène XIV, ce qui évite le léger ridicule du meurtre au ralenti de la mise en scène originale. Un grand bravo donc, pour un spectacle à voir.

Written on Skin

Opéra de George Benjamin sur un livret de Martin Crimp (2012). Magali Simard-Galdès (Agnès), Daniel Okulitch (Protector), Luigi Schifano (Angel 1, l’enlumineur), Florence Bourget (Angel 2 / Marie), Florence Bourget (Angel 3 / John), Orchestre symphonique de Montréal, Nicole Paiement. Mise en scène : Alain Gauthier. Décors : Olivier Landreville. Salle Wilfrid-Pelletier, le 25 janvier (première canadienne). Reprises les 28 et 30 janvier à 19 h 30 et le 2 février à 14 h.