Bruno Walter, le musicien nomade

Pour que Bruno Walter, né Bruno Schlesinger, en 1876 à Berlin, se retrouve à nous léguer 77 CD réalisés aux États-Unis entre 1941 et 1961, un an avant sa mort à Beverly Hills, c’est que sa vie n’a pas eu un cours ordinaire.
Photo: George Grantham Bain Collection (Library of Congress) Pour que Bruno Walter, né Bruno Schlesinger, en 1876 à Berlin, se retrouve à nous léguer 77 CD réalisés aux États-Unis entre 1941 et 1961, un an avant sa mort à Beverly Hills, c’est que sa vie n’a pas eu un cours ordinaire.

Comme chaque année, Sony Classical réédite l’intégralité du legs enregistré d’un grand artiste dans un coffret luxueux. Après Arthur Rubinstein, Fritz Reiner, Arturo Toscanini, Pierre Monteux, Igor Stravinski, Pierre Boulez, Charles Munch, Glenn Gould, Rudolf Serkin et George Szell, le choix s’est porté sur le chef d’orchestre, compositeur et pianiste allemand Bruno Walter.

En matière de qualité éditoriale, les coffrets Sony Classical de fin d’année ont acquis une très solide réputation, au point d’être épuisés en quelques mois et de devenir des collectors, la boîte consacré à Fritz Reiner atteignant désormais les 1000 $ sur le marché de l’occasion ! Cela posé, Sony semble s’être engagé dans des réimpressions de certaines de ces éditions (Munch, Szell) et on ne peut préjuger le statut futur de ce coffret-ci. Va-t-il rester sur le marché ou devenir un introuvable ? Sans doute vaut-il mieux ne pas trop tergiverser.

La compilation de l’ensemble des enregistrements d’un artiste se conjugue chez Sony avec un travail de rematriçage et la publication d’un livre (en anglais) à la riche iconographie. Dans le cas de Bruno Walter, le coffret atteint 77 CD. C’est davantage qu’on pensait. Qu’y avait-il donc à retrouver ?

Le monde, ailleurs

Pour que Bruno Walter, né Bruno Schlesinger, en 1876 à Berlin, se retrouve à nous léguer 77 CD réalisés aux États-Unis entre 1941 et 1961, un an avant sa mort à Beverly Hills, c’est que sa vie n’a pas eu un cours ordinaire.

Bruno Walter est un surdoué. Il entre au conservatoire à huit ans, commence la direction d’orchestre à son adolescence, obtient un poste de répétiteur à l’opéra de Cologne à 17 ans. Ses idéaux sont si élevés que le clash avec ses collègues aguerris se fait en quelques mois, ce qui l’envoie à Hambourg, où il fait la rencontre de sa vie : Gustav Mahler.

Après la première répétition, Walter est ébloui : « Je n’ai jamais vu un être humain aussi intense. » Comme l’écrivent Erik Ryding et Rebecca Pechefsky dans leur biographie du chef parue en 2001, « parvenir à équilibrer la passion et la précision, comme Mahler le faisait, devenait son but », Walter lui-même avouant : « Il y avait beaucoup à apprendre pour un garçon qui tendait à privilégier le sentiment au détriment de la fidélité musicale. »

Walter et Mahler, dont on dit qu’il voyait en son jeune disciple le reflet de son frère suicidé, seront liés d’amitié jusqu’à la mort du compositeur. Et c’est Mahler qui amène Bruno Schlesinger à changer son patronyme dès 1897 afin d’obtenir un poste à Breslau, où le nom Schlesinger était trop courant.

L’ascension de Bruno Walter sera fulgurante. En cinq ans, le voilà à Berlin, puis à Vienne. À 37 ans, il est directeur général de la musique à Munich. Nous sommes alors en 1913. Avec la montée du nazisme, Bruno Walter sera chassé de Munich, puis d’Allemagne. Il trouvera refuge à Vienne. Pour un temps seulement, puisque après l’Anschluss, ce sera l’exil. C’est pour cela que Ryding et Pechefsky, comparant Walter à Coriolan, s’exclamant, sous la plume de Shakespeare, « Il y a un monde ailleurs ! », ont titré ainsi leur biographie du chef.

Aux États-Unis, tous les grands orchestres qu’il a dirigés en tournée avant la guerre l’accueillent. Mais c’est à New York qu’il se fixera d’abord, le Philharmonique lui offrant la direction musicale, un poste qu’il déclinera. Walter fera de fréquents voyages en Europe après la guerre, et s’établira alors en Californie.

Le legs enregistré

Les 78 tours réalisés par Walter l’Européen entre 1930 et 1938 ont été majoritairement (mais pas tous) réunis dans un coffret EMI « Icon » en 2012. La boîte publiée aujourd’hui par Sony Classical prend la suite. Elle est d’autant plus intéressante que, comme pour George Szell et Eugene Ormandy (dont on attend impatiemment l’édition pour une prochaine année), les enregistrements stéréo ont instantanément éclipsé les documents monophoniques.

Dans le cas de Szell, un enregistrement avec l’Orchestre de Cleveland chasse l’autre, mais dans celui de Bruno Walter, nous retrouvons des mythiques gravures avec le Philharmonique de New York, disparues parfois depuis longtemps au profit de gravures réalisées avec des musiciens à Los Angeles, réunis sous le nom de Columbia Symphony Orchestra.

La dénomination « Columbia Symphony Orchestra » avait été utilisée dès les années 1940 et recouvre plusieurs configurations. En 1946, pour accompagner Lili Pons dans Mozart (CD 8), c’est un groupe de musiciens new-yorkais, ce qui permettait d’engager la quarantaine d’instrumentistes requis sans payer le Philharmonique de New York au complet.

Plus tard, Walter accepta donc de réenregistrer des œuvres en stéréo si les sessions se tenaient près de son domicile de Beverly Hills. Le fait que le répertoire soit le même qu’antérieurement n’est pas le fait de Walter. Ryding et Pechefsky rapportent cette lettre du chef à David Oppenheim, producteur de ses enregistrements. « Notre travail de toutes ces longues années doit-il être jeté en raison de la stéréophonie ? Devons-nous vraiment utiliser ce temps précieux et cette énergie à refaire des choses et à déprécier ce que nous avons réalisé à New York […] plutôt que d’élargir notre répertoire ? »

En dépit de ces réticences, Walter fut finalement satisfait de maints réenregistrements. Anecdote peu connue : pour le finale de la 9e de Beethoven, dont il avait déjà exigé de refaire la version monophonique à New York (on trouve les deux versions dans le coffret), il alla à New York, car il n’aimait pas les chanteurs de Los Angeles. Cette 9e en stéréo est donc composée à partir de deux « Columbia Symphony » totalement différents : côte Ouest pour les trois premiers mouvements, côte Est pour le finale.

Le manque d’expérience des musiciens de Los Angeles lui demandait parfois de véritablement « enseigner » la musique (Symphonies n° 1 et 9 de Mahler), mais les réussites sont le plus souvent étonnantes (Symphonie n° 4 de Brahms et ce finale de la 3e de Brahms à 84 ans !).

Tout rend ce coffret fascinant pour les amateurs d’histoire de l’interprétation : la perfection de la réalisation du coffret ; la qualité du livre ; la présence de 8 CD de répétitions (substantielles, notamment dans Beethoven et Mozart) et d’entrevues (dont une en allemand) ; le retour de tous les enregistrements monophoniques réalisés à New York et le rematriçage.

Car nous avons gardé pour la fin le travail sonore exceptionnel réalisé par l’équipe de Sony. Tout le legs stéréo (31 CD) retravaillé en 24 bits / 192 kHz à partir des bandes originales, et 29 enregistrements mono traités pareillement. Le gain en présence et en clarté est majeur (par rapport à la Walter Edition ou à l’Original Jacket Collection). Pour l’intégrale Beethoven monophonique, on rendra hommage au travail antérieurement réalisé par United Archives, dont les documents sont à peine déclassés.

Alors, oui, ce coffret est un produit de luxe pour passionnés, ne serait-ce qu’en raison des doublons de répertoire, mais ce public est gâté par une édition méticuleuse d’une qualité référentielle.

Repères biographiques

1876. Naissance de Bruno Schlesinger à Berlin.

 

1889. Entendant Hans von Bulow diriger, il décide de devenir chef.

 

1894. Premier poste à Cologne, puis rencontre avec Mahler à Hambourg.

 

1896. Changement de nom pour occuper un poste à Breslau.

 

1901. Assistant de Mahler à Vienne.

 

1913. Directeur général de la musique à Munich.

 

1929. Nomination au Gewandhaus de Leipzig.

 

1933. Walter est chassé de Leipzig par les nazis et retourne à Vienne.

 

1939. Fuite aux États-Unis.

 

1942. Walter refuse la direction du Philharmonique de New York.

 

1952. Le chant de la terre de Mahler avec Kathleen Ferrier à Vienne.

 

1962. Mort à Berverly Hills.

The Complete Columbia Album Collection (1941-1961)

77 CD. 19075923242.