Les coffrets de 2019: chers mais à chérir

Toute petite séance de lèche-pochette pour vous titiller la marge de crédit.
Photo: Le Devoir Toute petite séance de lèche-pochette pour vous titiller la marge de crédit.

C’est la vengeance de l’objet, à l’ère de la dématérialisation du disque. Se promener dans les allées du disquaire Aux 33 tours fait l’effet d’une expo à la SAT : il faut des verres anti-UV tellement ça éblouit. Oh qu’il est beauuuuu, le boîtier qui reproduit en miniature Hitsville USA, la maison de Motown : onze disques, rien que des « chart-topping hits ».

Mazette ! Il en jette, le boîtier Let It Bleed des Stones, 50 ans après la grande saignée : vinyles 45 tours et 33 tours / double / lithos et le toutime. Vous êtes plutôt R.E.M, ou alors Chemical Brothers ? La réédition de l’album Monster en quatre disques, Surrender avec des tas de variantes et un DVD ? Simple échantillonnage.

Toute petite séance de lèche-pochette pour vous titiller la marge de crédit. Constat patent : ces objets de convoitise sont de plus en plus hors de portée. Pas toujours indispensables non plus. À quelques splendides exceptions près.

1. The Beatles, Abbey Road 50th Anniversary Super Deluxe Edition. On s’attendait à moins d’un remixage de l’album le plus célébré pour son mixage d’origine, entre autres évidentes raisons. George Martin disposait enfin d’une console huit pistes, il avait magistralement aménagé les paysages sonores. On se disait : le fiston Giles Martin ne pourra pas nous étonner autant qu’avec The Beatles (l’album blanc) ou Sgt. Pepper’s.

Et pourtant, si. On entend des instruments jusqu’alors enfouis, les guitares et le Moog se déploient dans l’espace : oui, le chef-d’oeuvre est encore plus chef-d’oeuvre qu’en 1969, parce que l’on comprend mieux pourquoi. Certes, il y a moins de prises de travail renversantes — outre le fabuleux solo d’orgue de Billy Preston dans la première version d’I Want You (She’s So Heavy) —, mais pour peu qu’on branche des écouteurs, l’expérience est incomparable.

2. Bob Dylan, Travelin' Thru (Featuring Johnny Cash) – The Bootleg Series Vol. 15. Tous les volumes de la Bootleg Series ne sont pas d’égal intérêt, les séries complètes de spectacles de la tournée 1966 ou du Rolling Thunder Revue finissent par lasser, mais ce triple disque de la période Nashville de Dylan est exemplaire et passionnant.

C’est l’histoire d’une immersion qui est racontée (dans les studios, avec le A Team des musiciens de session), et c’est l’histoire d’une rencontre cruciale dans l’histoire de la musique de racines américaine : Bob et Johnny Cash repiquent les fils lousses de la courtepointe rockabilly-blues-gospel-country-folk, sur laquelle les auteurs-compositeurs-interprètes des années 1970, de James Taylor à John Prine, de Townes Van Zandt à Jim Croce, coucheront leurs créations. À écouter avant ou après la série télé Country Music de Ken Burns sur PBS.

3. Claude Nougaro, Le feu sacré – Intégrale des albums studio 1959-2004. Ça se présente comme un livre à l’italienne (tout en largeur) et ça contient bel et bien tout, à savoir : 317 titres répartis sur 24 disques. Ce n’est pas un petit exploit. Longtemps, les compilations et rééditions de Nougaro se faisaient des grimaces dans les étalages : se concurrençaient la période Président / Philips, la période Barclay, la période EMI…

La multinationale Universal, c’est le bon côté des rachats de compagnies, propose ainsi pour la première fois le gros lot du Petit Taureau de la chanson. Pardi que c’est du bon nougat partout. Nougaro a été du début à la fin notre champion de l’allitération, de l’é-lo-cu-tion et des jouissifs jeux que permettent les mots en musique. Indispensable, avec le « e » muet prononcé.

4. The Band, The Band 50th Anniversary Super Deluxe Edition. La réédition en un seul CD tout modeste, parue en 2000, offrait de quoi satisfaire : un bon rematriçage, sept pièces supplémentaires (prises différentes, mixages primitifs), un livret plus qu’honnête. Pourquoi s’offrir la mouture extra enrichie aux enzymes ? Au-delà de la multiplication des formats (s’ajoutent des vinyles, un Blu-Ray), on obtient des lithos du photographe Elliott Landy, un livre, d’autres extraits des sessions d’enregistrement et, coup de grâce, la performance complète du groupe à Woodstock.

Avant de savoir que tout ça existait, on vivait sans. Mais si l’on considère que cet album éponyme de 1969 est rien de moins qu’essentiel, un moment phare dans l’histoire du rock’n’roots, on soupèse : marteau dans une main, cochon dans l’autre…

5. Harmonium, Harmonium XLV. C’est vraiment inespéré : bandes multipistes retrouvées, Louis Valois et Serge Fiori ont enfin pu créer LEUR mixage du mythique premier album d’Harmonium. À l’époque, on ne leur avait même pas demandé leur avis. Ce coup-ci, tout le monde était d’accord, Michel Normandeau est revenu pour les photos, la promo et peut-être la suite. On est heureux, ça sonne, mes aïeux, bon Dieu que ça sonne. Et le livret est magnifique.

Comblés ? Une seule prise différente (Pour un instant), c’est peu quand on sait que les démos existent, ainsi que des performances en spectacle et dans les studios de CHOM. Promesse solennelle nous a été faite par le trio : il y aura un coffret de raretés tôt ou tard.