Un tour du monde en 15 disques choisis

Nick Cave
Photo: Freddy Damman Agence France-Presse Nick Cave

Le meilleur de la musique faite hors-Québec en une seule liste ? Voilà un exercice difficile, limite ingrat, mais qui force à écrémer, à comparer, à discuter (et un peu s’obstiner). Alors que 2018 s’était révélée forte dans la francophonie, on note ici une année timide, ce qui laisse la part belle de ce palmarès à des productions américaines variées, selon Philippe Papineau, Sylvain Cormier et Philippe Renaud.


1. Ghosteen, Nick Cave & The Bad Seeds

Paru une semaine après l’incroyable concert-conversation que Nick Cave a offert durant POP Montréal, Ghosteen est un album bouleversant, traversé par les thèmes de l’amour, du deuil et de la résilience. Le décès accidentel de son fils a transformé sa manière de vivre, d’écrire et de chanter — sur ces musiques douces, presque ambiant, Cave offre les plus poignantes interprétations de sa carrière. On retient encore nos larmes en l’entendant chanter le puissant texte de Hollywood, qui clôt ce disque d’exception.

2. All Mirrors, Angel Olsen

Il est clair dès la première chanson, Lark, qu’il y a quelque chose de grandiose dans ce nouveau disque d’Angel Olsen. Plusieurs morceaux sont portés par une douzaine d’instruments à cordes puissants et juste un peu dissonants, ce qui crée à la fois un effet de vivacité et de tension. On passe à travers une montagne russe d’énergie, il y a du synthétique qui s’entrechoque avec de l’organique… Bref, la force d’Olsen est aussi grande que sa tristesse, ce qui donne un disque qui chamboule, décoiffe et séduit.

3. There Is No Other, Rhiannon Giddens

L’incroyable Rhiannon Giddens gagne en pertinence et en audace à chaque projet. Après Songs of Our Native Daughters, la voilà forte d’une autre alliance, qui permet à la chanteuse d’opéra (qu’elle est encore) de pousser son gospel-blues avec une puissance inouïe. À son cher banjo s’ajoute la multitude des instruments que joue l’improvisateur jazz Turisi, et si le résultat nous souffle, rien n’est déraciné. Ses relectures sont plus qu’enlevantes : elles donnent du courage pour changer le monde.

4. Titanic Rising, Weyes Blood

Ce quatrième album, paru chez SubPop, est celui de la consécration pour Weyes Blood, Natalie Laura Mering au civil, et les comparaisons abondent pour décrire cette pop somptueuse et baroque. On mentionne les Carpenters, Nilsson, George Harrison, Susan Jacks, et on n’a pas tort. Sur fond de claviers liquéfiants, c’est toujours la chanson qui triomphe. Difficile d’imaginer bijoux mieux sertis qu’Everyday et Movies, mélodies plus prenantes que celles de Something to Believe ou Wild Time. Exquis.

5. Western Stars, Bruce Springsteen

À l’ère sans air de Trump, rien ne sert de s’époumoner. Dénoncer ? Bruce a décidé plutôt de nous donner de l’espace pour respirer. À la petitesse, il oppose la grandeur, parcourt le pays à cheval et en pick-up à la rescousse des survivants. On n’est pas chez Tom Joad, plutôt chez John Ford : refrains qui portent loin, cordes qui soulèvent la poussière ! C’est le retour nécessaire du Bruce de Born to Run. À cela près qu’il ne s’agit plus de fuir le New Jersey, mais bien de retrouver l’Amérique.

6. Legacy ! Legacy !, Jamila Woods

Le disque R&B américain de l’année n’est pas qu’une bonne trame bondissante, teintée par le jazz et contemporaine (grâce au travail du compositeur et réalisateur Slot-A), il est surtout un fin manifeste féministe et afro-américain livré avec intelligence et évocation par la poète, militante et chanteuse de Chicago Jamila Woods. Chaque chanson est un hommage aux figures noires marquantes de l’histoire des États-Unis.

7. Panorama, Vincent Delerm

C’est le titre du disque. Il y a aussi le film, intitulé Je ne sais pas si c’est tout le monde. Et il y a le spectacle. Tous distincts, tous liés. Entre l’intime, le familier et l’étranger, Vincent Delerm a ainsi dessiné sous plusieurs angles son « paysage affectif ». Mosaïque de mots et d’images. Courtepointe asymétrique. Il y a autant de réalisateurs que de chansons, auxquels le chanteur n’a fourni qu’une mélodie, quelques notes au piano. Et ça donne du Delerm. Projet triple, signature unique.

8. Bandana, Freddie Gibbs & Madlib

Le duo constitué du MC Freddie Gibbs et du rappeur et compositeur Madlib récidive avec l’opulent Bandana. Si Madlib — qui a composé ces rythmiques sur un iPad ! — est égal à lui-même, c’est Gibbs qui fait un meilleur étalage de ses talents, proposant des textes superbement écrits et livrés d’une voix admirablement agile exprimant toute l’expérience de cet exceptionnel technicien de la prose. On a déjà hâte à la sortie de Montana, dernier volet de cette trilogie.

9. Free. Libre ?, Iggy Pop

Iggy Pop a-t-il jamais été confiné ? Lire : champ libre. Lou Reed mort, il peut relire son We Are the People sans se gêner d’y accoler une musique jazzy atmosphérique. David Bowie parti, sa belle voix basse peut résonner davidesque sans ambages dans Loves Missing. Rien ni personne n’empêche désormais le gars des Stooges de régner. S’offrir un groove dansant dans une chanson intitulée James Bond ? Il l’ose, et c’est irrésistible. Lire du Dylan Thomas ? Permis aussi.

10. PROTO, Holly Herndon

La compositrice américaine Holly Herndon a ses deux oreilles dans le futur. PROTO, son troisième album, a été composé et interprété en collaboration avec Spawn, une intelligence artificielle codéveloppée par le philosophe et artiste numérique Mat Dryhurst et elle. Comme dans le fameux dessin animé japonais, ils cherchent, et trouvent, une « âme dans la machine », et offrent par la même occasion un album de chansons pop électroniques étrange et attendrissant.

11. On the Line, Jenny Lewis

Jenny Lewis, ex-membre de Rilo Kiley, coche plusieurs cases des grands disques avec On the Line, son quatrième. L’Américaine y met une nouvelle fois ses tripes sur la table, dit les choses franchement, mais jamais sans un certain récit et toujours avec beaucoup d’esprit. Le disque de chansons rock reste plutôt pop et propose un monde cohérent malgré la touche de chacune de ses pièces. Certaines sortent du lot, comme Do Si Do, où l’énergie du coréalisateur Beck se rend à nous.

12. Crush, Floating Points

La base de Crush, second disque sous le nom de Floating Points du Britannique Sam Shepherd, se tient en deux instruments : le synthétiseur Buchla et une boîte à rythmes Korg. Des matériaux sonores définis qui permettent au compositeur d’explorer de multiples avenues sans confondre l’auditeur, d’une musique ambiant bruitiste à l’IDM, tout en prenant soin de nous attirer sur le plancher de danse avec ce bijou de garage intitulé LesAplx. Un album fertile en idées fraîches et ingénieusement construit.

13. It Rains Love, Lee Fields & Tthe Expressions

Il pleut de l’amour, lance le vieux routier de la soul américaine au tout début de son septième disque enregistré avec le groupe The Expressions. Le ton est donné pour ces 10 morceaux qui font du bien à l’âme. On dirait que plus ça va mal dans le monde, plus on a envie de revenir à ce disque. Dose de bonheur, dose d’amour, dose d’une musique intemporelle poussée par une guitare et des cuivres efficaces et par des choeurs féminins. Et par Dieu, ajouterait probablement Fields. Amen.à

14. AMINA, Thom Yorke

Il y a un stimulant paradoxe sonore qui porte ce disque de Thom Yorke, meneur de Radiohead. Il y a les habituels synthétiseurs froids qui campent le décor, mais l’enrobage apporte ici une chaleur certaine. AMINA est porté par des textures confortables, rassurantes, simples, comme cette ligne de basse dans Impossible Knots ou ces voix qui remontent à la surface et qui ajoute de l’humanité dans la robotique. Yorke lui-même s’approche de nous, on dirait, avec pour résultat une grande plongée.

15. Confessions, Philippe Katerine

Philippe Katerine ne suit jamais un chemin tout tracé, confortable, et il poursuit son aventure musicale avec cet ambitieux et provocant Confessions. Livré presque comme un tout lié malgré ses 18 titres, l’album tourne pas mal autour du sexe et de la mort. Le Français nous amène dans des rythmes hip-hop simples, à la hauteur de son univers. Ce qui y est dit tend à nous rendre mal à l’aise et nous amène à nous questionner sur notre rapport à la sexualité, notamment. En ce sens, c’est un disque bien de son temps.