Peut-on encore redécouvrir les symphonies de Beethoven?

Le chef Andris Nelsons (au centre) à Leipzig, en Allemagne, en 2018
Jan Woitas Agence France-Presse Le chef Andris Nelsons (au centre) à Leipzig, en Allemagne, en 2018

Le 250e anniversaire de la naissance de Beethoven n’est pas encore amorcé que trois nouvelles intégrales des fameuses neuf symphonies se font concurrence pour séduire les discophiles. Que peut-on encore apporter aujourd’hui en matière d’interprétation beethovénienne et que nous enseignent ces démarches ?

L’année 2020 est un cap délicat, car si chaque décennie semble en quête de « son » intégrale Beethoven emblématique, les deux dernières ont été foisonnantes. Si le sujet mérite d’être reconsidéré, c’est que deux des nouvelles intégrales nous arrivent de Vienne, avec Philippe Jordan et l’Orchestre symphonique de Vienne et Andris Nelsons et le Philharmonique, ces derniers choisis par Deutsche Grammophon comme porte-drapeaux de son année Beethoven.

Le troisième larron est Adam Fischer, à la tête de l’Orchestre de chambre danois sous l’étiquette Naxos. Frère d’Ivan Fischer, Adam est également très actif à Vienne, où il est l’un des chefs favoris de l’Opéra d’État.

Un terrain balisé

Il est loin, le temps où, pour ne pas trop se compliquer la vie, quand on achetait une intégrale Beethoven, on choisissait Karajan-Berlin. Ce n’est pas que sa démarche (surtout dans l’intégrale de 1977) soit « périmée », mais le disque compact a multiplié les options. Il a opposé des intégrales symphoniques classiques (Karajan, Böhm, Abbado, Wand et d’autres), celles sur instruments anciens (Gardiner, Brüggen) et celles avec orchestres de chambre élargis et style « historiquement informé » (Harnoncourt).

En 2012, à l’occasion de la parution, notamment, du coffret de Riccardo Chailly, nous avions déjà brossé un état des lieux. Au cours des dix dernières années, les deux grands chefs de notre temps, Mariss Jansons (BR Klassik) et Riccardo Chailly (Decca), à Munich et à Leipzig, ont incarné deux approches similaires, soit en appliquant à l’orchestre traditionnel des connaissances stylistiques grandissantes.

Dans ce créneau, Chailly, Jansons et le Finlandais Osmo Vänskä (BIS) sont désormais des choix prioritaires. Ils représentent, en ce qui a trait aux orchestres symphoniques traditionnels, le reflet esthétique de notre temps : un Beethoven racé et nerveux, virtuose, transparent mais coloré.

Si l’on considère le bilan des vingt dernières années, trois chefs se sont démarqués de manière déterminante de cette ligne dominante. Daniel Barenboïm, dans sa première intégrale en 2000 chez Warner, renouait avec un « grand style », plus pondéré, hérité de Wilhelm Furtwängler, le prédécesseur de Karajan à Berlin et à Vienne. Il n’a jamais retrouvé ensuite l’état de grâce de cette intégrale exceptionnelle.

Paavo Järvi et la Deutsche Kammerphilharmonie (RCA), un orchestre de chambre, ont incarné la ligne la plus physique. Il émane de leur parcours une jubilation contagieuse d’en découdre avec Beethoven.

Enfin, le sage nonagénaire Herbert Blomstedt (Accentus) était venu nous surprendre en 2017 à Leipzig sur les terres de Riccardo Chailly, mais en décrispant l’atmosphère. Après tant de tension, Beethoven se mettait parfois à sourire.

La catastrophe tranquille

S’il nous paraît important de faire le point aujourd’hui, c’est parce que nous sommes à la veille de l’année Beethoven 2020 et parce qu’une intégrale des symphonies de Beethoven chez Deutsche Grammophon ou du Philharmonique de Vienne, c’est forcément un événement. Avec le coffret Andris Nelsons, les deux sont combinés.

Le profil esthétique le plus limpide est cependant celui offert par Adam Fischer dans la nouvelle intégrale Naxos.

Ce label a un bel historique beethovénien puisqu’il a produit la plus intéressante intégrale « traditionnelle » avec orchestre de chambre, réalisée à Budapest par Béla Drahos. Ce dernier, sans prétention musicologique, avait incarné il y a 25 ans un chaleureux Beethoven à taille humaine.

La démarche d’Adam Fischer est très différente. Également à la tête d’un orchestre de chambre, il simule sur des instruments modernes le jeu d’un ensemble sur instruments anciens. Grosso modo, nous naviguons dans la même obédience que Paavo Järvi, mais avec un bouchon poussé beaucoup plus loin.

À l’aspect tonique des phrasés s’ajoute un travail sur les sonorités souvent très émaciées, parfois surprenantes (du « sul ponticello » chez Beethoven !).

Quand on voit que pour la 9e Symphonie a été convoqué un contre-ténor, on se dit qu’il y a peut-être un peu de m’as-tu-vu dans ce zèle. Cela dit, Adam Fischer a des idées à revendre et son intégrale est toujours passionnante. Paavo Järvi suffit largement à nos besoins, mais les explorateurs trouveront ici de quoi dresser l’oreille.

Si l’interprétation beethovénienne est un miroir de notre époque, Adam Fischer, à sa manière, incarne le pendant de ces films hollywoodiens dans lesquels chaque minute nous vaut son lot d’accidents, d’explosions et d’images fortes.

La culture de l’événement permanent signifie aussi la perte de la vision à long terme, la primauté de l’instant sur l’architecture.

Claudio Abbado ou Mariss Jansons, élèves du Viennois Hans Swarowsky, ce chef et pédagogue dont nous vous parlions samedi dernier, étaient à bonne école pour savoir ce qu’était une forme symphonique, une gradation, une structure, un phrasé, une arche.

De ce point de vue là, l’intégrale d’Andris Nelsons, Philharmonique de Vienne ou pas, est une catastrophe tranquille en forme d’iceberg. En apparence, tout va bien. Mais sur le fond, la débandade intellectuelle est quasi complète.

La problématique peut se synthétiser dans le 2e mouvement de la 1re Symphonie, qui ne va nulle part : il n’est pas dirigé, pas phrasé, pas balancé, pas architecturé. On comparera Nelsons à Claudio Abbado avec le même orchestre pour se rendre compte d’un fossé culturel et musical qui laisse pantois.

Alors, oui, Nelsons a des idées, mais elles se plaquent sur la musique pour attirer momentanément l’attention, comme lorsqu’il bouscule le 3e mouvement de cette même symphonie (on écoutera ici Blomstedt).

De manière générale, les arches dramatiques, les architectures, la culture des phrases et des formes ont disparu. On se rend compte que le Philharmonique de Vienne, au radar, n’apporte aucune plus-value dans cette mosaïque de « petits événements ponctuels », héritage esthétique de Simon Rattle, ce chef qui aime apporter un élément distinctif à tel ou tel passage.

Dans la salle d’en face, au Konzerthaus de Vienne, Philippe Jordan, plus inégal (décevantes Héroïque et Cinquième), allège la pâte du Symphonique de Vienne au point de perdre notablement en poids dramatique.

Ce Beethoven décoratif a un peu plus le sens de la forme que celui de Nelsons, mais le coffret n’a aucune incidence discographique comparativement à Chailly, Jansons et Vänskä d’un côté, et à Barenboïm I, Järvi et Blomstedt II de l’autre.

Pour les intégrales désormais « historiques » (d’avant 2000), notre trio est Günter Wand (RCA), George Szell (Sony) et Karajan 1977 (DG).

Les neuf symphonies ★★★ Philippe Jordan, Orchestre symphonique de Vienne. Wiener Symphoniker. 5 CD WS 018 

Les neuf symphonies ★★★ 1/ 2 Adam Fischer, Orchestre de chambre danois. Naxos. 5 CD 8.505 251 (parution le 13 décembre). 

Les neuf symphonies ★★ 1/2 Andris Nelsons, Orchestre philharmonique de Vienne. DG 5 CD et 1 Blu-ray audio 483 7071.

Les concerts de la semaine

Le Messie. Bernard Labadie dirige le Messie de Händel. Ce n’est pas une nouveauté, mais c’est symbolique, car il coïncide avec quelques anniversaires : le 25 e  du premier Messie des Violons du Roy à Montréal, le 10 e  de leur premier à New York et le 5 e  du seul donné sans leur fondateur. En 2014, juste avant Le Messie , Trevor Pinnock annonçait au public les premières nouvelles positives de l’état de santé de Bernard Labadie qui combattait un cancer. L’émotion sera donc intense à Québec et à Montréal cette semaine. Au Palais Montcalm de Québec, les mercredi 11 et jeudi 12 décembre à 20 h. À la Maison symphonique de Montréal, le vendredi 13 décembre à 19 h 30.

Tallis Scholars. Le célèbre ensemble vocal anglais se consacrera à la muse en musique de mêmes textes par différents compositeurs : Salve Regina, Ave Maria, Miserere et Magnificat seront juxtaposés dans diverses configurations. À la salle Bourgie, le mardi 10 décembre à 19 h 30.