Benjamin Bernheim, bien plus qu’un ténor

Le récital de Benjamin Bernheim, 34 ans, ne montre ni faille ni indice qui mettrait en doute une sorte d’idéal de la plus pure intelligence et d’un instinct musical hors normes.
Photo: Aymeric Giraudel Le récital de Benjamin Bernheim, 34 ans, ne montre ni faille ni indice qui mettrait en doute une sorte d’idéal de la plus pure intelligence et d’un instinct musical hors normes.

Vendredi dernier, Deutsche Grammophon publiait le récital d’un ténor français formé en Suisse, Benjamin Bernheim. L’écoute de ce disque est un choc dont l’intensité fait appel à de très vieux souvenirs…

Combien de fois a-t-on lu depuis cinquante ans que telle soprano émergente était la « nouvelle Callas » ? Tel pianiste qui se met à jouer un peu de Bach se voit intronisé comme le « nouveau Gould » et dans une jeune femme qui touche un piano on espère d’emblée voir « la nouvelle Argerich ». Tout cela n’a aucun sens, puisqu’un grand artiste est, par nature, unique. Vouloir l’imiter serait la pire des impasses.

Par contre, la vie d’un chroniqueur musical a été naturellement jalonnée de parutions d’un genre bien connu : le « Debut Recital » d’un nouveau chanteur ou d’une nouvelle diva. Depuis trente ans, on recherche parmi les ténors les vedettes emblématiques qui pourraient être alignées comme Domingo, Pavarotti et Carreras en 1990. Cela, aussi, n’a pas de sens.

Il est toutefois évident qu’il y a une demande pour des ténors capables de diversité, alors même que les chanteurs deviennent de plus en plus spécialisés et que ceux qui se risquent à trop de transversalité de répertoires y risquent leur voix.

Il y a 51 ans de cela…

Des « Debut Recitals », nous en avons entendu depuis des décennies. Les Joseph Calleja, Vittorio Grigolo, Roberto Alagna et, encore plus prometteurs, Rolando Villazón (alors successeur désigné de Domingo) et Jonas Kaufmann. Le plus tranchant, le plus implacable — et constant en qualité par la suite — fut le Péruvien Juan Diego Florez, mais dans un registre restreint de ténor léger, qui tend seulement maintenant, quinze ans après, à s’élargir.

Avec le récital de Benjamin Bernheim, 34 ans, que l’on a beau écouter et réécouter à la recherche de quelque faille ou d’un indice mettant en doute une sorte d’idéal de la plus pure intelligence et d’un instinct musical hors normes, nous sommes dans une classe à part.

Alors, nous creusons dans notre mémoire à la recherche d’une pareille personnalité, d’une pareille voix ainsi révélée. Et nous remontons à… 1968 et le fameux First Recital de Placido Domingo. Il n’est pas question de « nouveau ci ou ça » : Bernheim est Bernheim comme Domingo est Domingo. Mais à l’image de ces pianistes qui sont des artistes avant d’être des techniciens, Benjamin Bernheim, qui possède une palette très large, n’est pas un « ténor », mais un chanteur qui utilise une voix exceptionnelle pour s’exprimer dramatiquement.

Son récital est titanesque, à vrai dire un peu fou, puisque allant, en variation de gabarit, de « Una furtiva lagrima » (Donizetti, L’élixir d’amour) à « Nature immense » de La damnation de Faust de Berlioz. En scène, Bernheim ne pourra pas oser tout cela sous peine de se casser la voix en cinq à dix ans.

Le répertoire est français et italien, avec une incursion chez Tchaïkovski pour l’air de Lenski d’Eugène Onéguine. Et tout est renversant, parfait. Pas un effet inutile, une tenue, une classe idéale (« Ah, lève-toi, soleil ! ») et, partout, une prononciation d’une clarté miraculeuse.

Le monde musical regorge de blagues sur les altistes et les ténors. Elles deviennent parfois des histoires vraies, comme lorsqu’un chef s’amusait de ce célèbre Italien à serpillière blanche, membre du club des « trois ténors », guère réputé pour être très fiable en solfège, en disant qu’il devait trouver des gestes pour « l’allumer », mais aussi pour « l’éteindre ». Avec Benjamin Benheim, qui triomphe à la plage 12 dans l’air le plus subtil (« En fermant les yeux », de Manon) ces mythes volent en éclat. D’autant que, de mythe, il pourrait en devenir un, bien rapidement.

Benjamin Bernheim

Récital. Prague Philharmonia, Emmanuel Villaume. Deutsche Grammophon 483 6078