András Schiff sous d’autres jours

À Montréal, András Schiff a programmé le «Concerto en ré de Haydn», le «2e Concerto» de Beethoven, les «Variations sur un thème de Haydn de Brahms» et la «Suite de danses» de Bartók.
Photo: Nadia Romarini À Montréal, András Schiff a programmé le «Concerto en ré de Haydn», le «2e Concerto» de Beethoven, les «Variations sur un thème de Haydn de Brahms» et la «Suite de danses» de Bartók.

Chaque visite du pianiste András Schiff est non seulement un événement, mais aussi un privilège. Le musicien hongrois sera l’hôte de l’Orchestre symphonique de Montréal mercredi et jeudi. Les mélomanes de la métropole le verront donc pour la première fois prendre la baguette. Le Devoir s’est entretenu avec l’artiste, jasant tour à tour pianoforte, Beethoven, Brahms et Bartók avec lui.

Après une très longue période d’absence, András Schiff est enfin redevenu un invité régulier à Montréal. Son retour date de 2015 avec un récital dont le commentaire nous avait inspiré le titre « Rêver l’irréel avec András Schiff ». Évoquant la sonate Appassionata de Beethoven, nous faisions référence à un art très particulier : « Il y fait tout entendre, y compris les notes isolément piquées dans les ribambelles de triples croches, qui, subliminalement, forment un motif. » Mais le pianiste va bien plus loin : il conceptualise sur piano moderne une différenciation dans les notations una corda et tutte le corde. Cette distinction sonore était « facile » sur les instruments du temps de Beethoven, le marteau frappant une corde (una corda), deux, ou trois par l’action d’une pédale dite «  modérateur . Sur son Steinway, András Schiff nous a sorti des nuances irréelles… 

Des retours en mars 2017 à Montréal et en octobre 2017 à Ottawa ont confirmé que même lorsqu’on attend l’impossible, Schiff parvient encore à nous surprendre. C’est dire à quel point les concerts de cette semaine sont un événement.

Une curiosité sonore

Dans son plus récent disque, consacré notamment à la Sonate D. 959 qu’il avait jouée en 2015 à Montréal, András Schiff utilise un pianoforte, un instrument du temps du compositeur. « Il faut connaître l’âme des instruments de l’époque, car ils étaient alors, pour le compositeur, les instruments “justes”­ », nous dit András Schiff. Le musicien reste néanmoins pragmatique et ne va pas devenir un pianofortiste militant : « Je continue à jouer sur des pianos modernes dans de grandes salles, où c’est impossible de jouer sur un instrument historique. Pour jouer sur un pianoforte historique en concert, il faut vraiment choisir la salle adéquate en termes de taille. »

La confession suivante, recueillie en 2019, est particulièrement intéressante lorsque l’on repense au récital de 2015 : « En jouant des sonates de Beethoven au pianoforte, j’ai découvert beaucoup de couleurs nouvelles, grâce au modérateur, la pédale additionnelle des pianoforte. On peut ainsi concrétiser le monde dynamique de Schubert, par exemple des ppp avec une certaine couleur. Maintenant que j’ai connu ces couleurs, j’essaie de les retrouver et de les restituer sur un Bösendorfer ou un Steinway. C’est possible ! » On ne le lui fait pas dire…

Quant aux limitations des pianos historiques, il concède : « Naturellement, un fortissimo sur un Steinway est plus gros, mais le secret de la musique de Schubert est dans les nuances piano, pianissimo et moins. Schubert est un compositeur intime. Pas public. Même une grande sonate, comme la D. 959, est une confession intime. »

N’a-t-il pas peur de déstabiliser son public avec l’utilisation croissante de telles antiquités ? La perception du son historique par le grand public n’est pas forcément associée à un grand plaisir. « Il est difficile de débuter. Les premières sensations déstabilisent, mais ces sensations changent après cinq minutes. Pour une grande part du public, l’oreille s’habitue. Les gens s’ouvrent alors à cet univers. »

L’effort en vaut la peine, selon András Schiff : « Nous vivons dans un monde dépourvu de silence. Les gens sont habitués à un environnement plein de bruits. Même au concert, quand arrive un pianissimo, il est difficile pour un public aujourd’hui d’écouter vraiment. Ma première expérience avec un clavicorde était ardue, mais au bout de quelques minutes, j’ai découvert la magie des détails. Le public de la musique pour clavier aujourd’hui écoute tout, de Couperin à Pierre Boulez, joué sur des Steinway. Ce n’est pas sain ; c’est trop uniformisé. Même parmi les instruments modernes, il y aBösendorfer, Bechstein, Blüthner. Vive la différence ! »

Respiration préméditée

L’année Beethoven 2020 n’inspire pas grand-chose à ce beethovénien majeur. « C’est un anniversaire pas tellement nécessaire ; tout le monde sait que Beethoven est l’un des plus grands compositeurs. Un anniversaire peut amener à exagérer les choses. J’ai déjà donné le cycle des 32 Sonates pour piano 27 fois en concert. Cela suffit. Désormais, je joue les sonates que je préfère entourées d’œuvres qui les précèdent et les suivent, en cherchant à établir des relations. »

Parmi les sonates élues, Schiff cite l’Opus 10 no 3, l’Opus 78, « une sonate très schubertienne », la Waldstein (no 21) « que je ne comprenais pas du tout quand j’étais jeune et qui est une sonate révolutionnaire », et les cinq dernières.

Lui, le maniaque du détail, ne regrette pas d’avoir enregistré sa dernière intégrale (ECM) en public : « Les détails sont importants, mais il y a un choix entre le détail et la spontanéité et l’allure, et je préfère le concert où je peux, je dois risquer. Parfois, je choisis le studio pour la concentration, les détails, le silence, mais pour le caractère unique de l’expérience, je ne regrette pas d’avoir enregistré ce cycle en public. Cela dit, quand je joue sur un pianoforte ou un clavicorde, c’est beaucoup mieux en studio. »

Lorsqu’il dirige, c’est pour « avoir une association directe avec l’orchestre, car je cherche une relation de musique de chambre, ce qui est difficile quand un chef se met en travers ! » Cela ne l’a pas empêché de répondre « oui » ces dernières années lorsque Herbert Blomstedt, Bernard Haitink et Mariss Jansons (les trois noms qu’il cite spontanément) l’ont appelé pour se joindre à eux.

À Montréal, András Schiff a programmé le Concerto en ré de Haydn, le 2e Concerto de Beethoven, les Variations sur un thème de Haydn de Brahms et la Suite de danses de Bartók. Diriger en Amérique du Nord ne le met pas en porte-à-faux par rapport à son perfectionnisme. « Le temps de travail est plus serré, mais les orchestres sont très bien préparés. Il faut simplement très bien organiser les répétitions et parler peu. » S’il regroupe les deux concertos dans la première partie du concert, c’est « en raison de l’association Brahms-Bartók », qui marche mieux lorsqu’ils sont côte à côte. « Bartók, que l’on perçoit avant tout comme un moderniste, est un enfant du XIXe siècle. Il a joué très souvent les œuvres de Brahms, alors que Brahms, que l’on voit comme un romantique, est un grand classique. »

Comme tout grand musicien, András Schiff accordera une attention particulière au silence entre les variations dans Brahms. « Le silence a un rôle essentiel dans la musique en général. Entre les variations, la musique n’est jamais métronomique et l’interprète doit jouer avec le temps. Cela dépend du caractère de chaque variation et des relations de tempos. » Cette respiration se travaille-t-elle, se prémédite-t-elle ? « J’y prépare l’orchestre, mais une partie reste spontanée, quasi improvisée. Ainsi, chaque concert reste différent. » 

Les concerts de la semaine

Les Voix humaines. La salle Bourgie abritera jeudi un concert du consort de violes Les Voix humaines. Mélisande Corriveau, Félix Deak, Margaret Little, Rafael Sanchez-Guevara et Susie Napper seront rejoints par le luthiste Nigel North pour un concert intitulé Lachrimae, inspiré des oeuvres de John Dowland, lors duquel sera également créée une nouvelle oeuvre de Stacey Brown dédiée à l’ensemble. À la salle Bourgie, jeudi 24 octobre à 19 h 30.

 

Fidelio. L’Opéra de Montréal et l’Orchestre Métropolitain s’unissent pour lancer l’année du 250e anniversaire de la naissance de Beethoven, en présentant Fidelio en version concert. Yannick Nézet-Séguin dirigera deux présentations de cet opéra entouré notamment de Michael Schade (Florestan), Lise Davidsen (Leonore), Luca Pisaroni (Pizarro), Kimy McLaren (Marzelline), Raymond Aceto (Rocco) et Jean-Michel Richer (Jaquino). À la Maison symphonique de Montréal, vendredi 25 octobre à 19 h 30 et dimanche 27, à 15 h.

András Schiff

Haydn, Beethoven, Brahms, Bartók. Orchestre symphonique de Montréal. À la Maison symphonique de Montréal, mercredi 23 et jeudi 24 octobre à 20 h. Dernier enregistrement paru. Franz Schubert : Sonates Impromptus. ECM, 2 CD, 481 7252.