Le chapelet des merveilles de Pierre Lapointe

«C’est comme si on avait mis du beau bois partout, partout», raconte l’artiste Pierre Lapointe de la réalisation de son dernier album, «Pour déjouer l‘ennui».
Photo: Marie-France-Coallier Le Devoir «C’est comme si on avait mis du beau bois partout, partout», raconte l’artiste Pierre Lapointe de la réalisation de son dernier album, «Pour déjouer l‘ennui».

« Trop fort », a dit Pierre Lapointe à José Major, qui en faisait déjà le moins possible : un petit tac de rien du tout sur le pourtour de la caisse claire. « Ben ! Je frappe même pas ! » a répondu José. « Trop fort, je te dis… » d’insister Pierre. « Bon… » Il en a fait pour ainsi dire moins que rien, l’as percussionniste. Le minimum du minimum perceptible. « Quand il est monté à la régie et qu’on a écouté ce que ça donnait, c’était ça, presque rien, mais parfait », dit l’artiste, pas mécontent de son coup… feutré. « C’est comme si on avait mis du beau bois partout, partout. »

C’est plus que doux, ce nouvel album de Pierre Lapointe, qui s’intitule Pour déjouer l’ennui. Doux, pas doucereux. Pas moelleux, pas molletonné, pas un tapis shag. Du « beau bois » souple, comme du bois de guitare acoustique, et pas n’importe quelle guitare. Disons une Harmony avec des ouïes pour laisser passer du son, mais pas trop. Un disque à l’intérieur duquel on a envie d’élire domicile, tellement on y est bien. Comme le dit le titre de la deuxième chanson de l’album : La plus belle des maisons. « Et je me répète, comme / une petite prière que / Notre amour sera la plus / belle des maisons. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Ç’aurait été une meilleure appellation pour ce qui est, de loin, la proposition la plus radicalement délicate de l’artiste en presque vingt ans de chansons. Pour déjouer l’ennui, c’est bien aussi comme formule, remarquez, à cela près que ça rôde autour de la maison plutôt que d’y entrer directement. Délicatesse supplémentaire ? C’est également le titre de la troisième chanson de l’album, coécrite et composée avec Hubert Lenoir et son frère Julien Chiasson (et faite avant l’explosion Darlène dans notre écosystème culturel). Presque une comptine, au refrain plus qu’efficace (et très Lenoir), pop du bout des doigts, sans âge. Une petite merveille. Cet album est un chapelet de petites merveilles.

Pour échapper à la péremption

« Dans la facture, cet album se veut un objet qui va bien vieillir. C’est ce que je souhaite chaque fois, mais la volonté de ne pas être à la mode n’a jamais été aussi évidente. Quand j’écoute du Barbara, je n’entends pas une époque, c’est du Barbara et puis voilà. C’est de ça que je souhaitais me rapprocher. De l’intemporalité du moment de l’écoute. » Le contraire d’un album cool, hipster, tendance, ajoute-t-il, tout en se disant « à l’affût de tout et le plus au courant possible de ce qui se passe ».

Il s’agit ici d’échapper au carcan des codes, aux limites des genres. De retrouver sa pleine liberté à même les contraintes de la chanson d’auteur. « Ça aurait pu sortir en 1945, en 1972… » Si on veut y entendre du Moustaki, on peut. Du Brassens aussi. « Ça contient tout ce que j’ai entendu, tout ce que vous y entendez, tout ce que les amis magnifiques avec lesquels j’ai collaboré ont entendu. Ça finit par me ressembler parce que ça se cristallise autour de moi, de ma voix. Il y a plein d’affaires, ça appartient à tout le monde et à personne en même temps, c’est tributaire de toutes les rencontres et de tout ce que chacun apporte, y compris l’auditeur, mais chose certaine, ça n’existerait pas sans moi. »

Les collaborations n’ont jamais été aussi nombreuses. « C’est plus que des collaborations, c’est l’extension d’amitiés. » Disons alors que le cercle d’amis et d’amies de Pierre Lapointe ne cesse de s’agrandir. On retrouve Albin de la Simone (« mon alter ego français ») à la réalisation, on renoue avec les musiciens de proximité (de José Major à Joseph Marchand), et les signatures constituent en quelque sorte le livre d’or d’une famille élargie : Albin, Hubert et son frère, Daniel Bélanger, Félix Dyotte, Amélie Mandeville, Philippe B. (qui offre l’inédite et exquise Vendredi 13, paroles et musique). Sans oublier Clara Luciani.

La divine Clara

« Ah ! Clara ! » s’exclame Pierre dans l’écho de la salle de conférence d’Audiogram. Qu’est-ce qu’on y peut ?, leur duo, est l’une de ces chansons si parfaites qu’on en cherche le souvenir dans sa propre mémoire. Ça effleure du Françoise Hardy (Soleil, pour tout dire), mais sans y toucher vraiment. « Quand j’ai entendu Clara chanter pour la première fois, je me suis dit : OK, Dieu existe. Je ne crois pas en Dieu, mais ce degré de beauté, ça touche à une idée que je me fais du divin. Et quand on s’est rencontrés, c’était avant qu’elle soit connue, ça a pris trente secondes et on riait comme des malades. On avait le même sens de l’autodérision, on s’est littéralement reconnus. On a écrit la chanson dans son appart avec plein de monde autour, vite vite, en riant. »

« À la fin, c’est juste ça qui compte. Pas la chanson que ça donne, pas d’en faire un succès ou pas, même si je trouve ça ben bon, ce qu’on a fait. Ce qui régit la vie, ce sont les rencontres humaines. Clara, maintenant, c’est mon amie et je l’aime. Elle est dans ma famille, désormais, comme Ariane, Louis-Jean, Marie Pierre Arthur, Albin, Joseph, José, Philippe B. Des gens avec qui je ne suis pas dans un rapport de séduction, mais un rapport de vérité. Et ça s’entend quand on crée ensemble. » À vrai dire, ça résonne dans toute la maison.

Surtout, ne pas décolérer

Le matin de l’entrevue, Pierre Lapointe est chez Masbourian, et il n’est pas content. Euphémisme. Il est en beau « tabarnak », le mot fait encore son effet à la radio. « Je ne veux surtout pas décolérer », renchérit-il pour Le Devoir. « Ce matin, j’ai parlé de tous nos métiers. C’est tout l’écosystème artistique qui est saboté par les GAFA, qui ne veulent pas admettre qu’ils sont des fournisseurs de contenu et que ça suppose de vraies redevances. J’en reviens pas, que nos gouvernements ne bougent pas. » Il ne mâchera pas ses mots dans la semaine qui vient, tout particulièrement au Premier Gala de l’ADISQ mercredi, qu’il va animer en direct du MTelus (diffusion à Télé-Québec, dès 20 h). « La seule chose que je peux faire, c’est parler. Alors, je parle, je saisis toutes les occasions. À chaque fin de spectacle, je reviens pour jaser avec les gens. Je les remercie d’avoir posé un geste politique en payant un billet. Et je leur demande si c’est logique de payer 7 $ pour un café et de trouver que c’est complètement futile de payer 12 $ pour un album. Ce que je dis, ce que je vais continue de dire, c’est que l’argent est là, mais qu’il ne va pas à la bonne place, qu’on se fait avoir, tout le monde, pas juste les artistes, quand un travail honnête ne permet pas de subvenir à ses besoins. Je suis un contribuable canadien fier de payer ses impôts, alors j’exige que les élus agissent en mon nom, en notre nom, se battent pour nous. C’est aussi simple que ça. »

Pour déjouer l’ennui

Pierre Lapointe, Audiogram