Charles Richard-Hamelin peut voir très loin

Charles Richard Hamelin 
Photo: Elizabeth Delage Charles Richard Hamelin 

Analekta publie un nouvel album de Charles Richard-Hamelin consacré à Chopin et réunissant Ballades et Impromptus. L’événement est plus important qu’on peut l’imaginer de prime abord.

C’est l’une des premières fois en trois décennies que l’écoute et le commentaire d’un CD posent à nos yeux de manière aussi frontale la question de l’état, de la place et de la considération de la critique musicale sur notre continent. La question est cruciale, ici, à l’heure où la discussion artistique est remise en cause pour parachever le grand double dessein de la mise en place du publireportage à façade éditoriale et de la confusion entre culture et show-business.

Commentaire premier degré : c’est beau, raffiné, émouvant et bien joué. Après tout c’est bien forcé, c’est du Chopin et Charles Richard-Hamelin, il a eu un prix pour ça ! Parfois, c’est beau pour autre chose. Au bout du compte, à ne plus y faire trop attention, cela finit par être beau parce que l’artiste, on l’a entendu causer à la radio ou que la pianiste a eu un article dans Paris Match.

Le Chopin de Charles Richard-Hamelin pose la question : « À quel point est-ce beau ? » On peut discuter de la pertinence de la question. Après tout pourquoi pas ? À quoi bon savoir le niveau ? Le vrai niveau ? En fait, tout le débat est là. Ceux qui prétendent que cette question n’a aucune importance préparent sciemment ou inconsciemment le terrain des grandes entourloupes marketing et artistiques. L’ère du « beau générique », où la belle nouveauté de la semaine chasse celle de la précédente.

Les Ballades, test suprême

La critique musicale, indépendante et non complaisante, est utile pour vous dire que ce disque est immense. Remettre en cause la critique, c’est se priver de la puissance et de l’éloquence de l’éloge. Le critique et les médias crédibles sont là, par ailleurs, pour envoyer ce message à la fois à un artiste dont la modestie naturelle va possiblement l’amener à minorer ses ambitions et à des programmateurs qui, de la Philharmonie de Paris à de nombreuses salles au Japon, ont eu foi en lui et devraient faire quelques émules.

Les Ballades sont à nos yeux, dans Chopin, le test suprême (plus encore que les Nocturnes, en raison des contrastes) de l’aptitude à mener les phrases sur un long souffle, avec une respiration intégrant dans un toucher très diversifié les variétés d’atmosphères et les transitions. De ce point de vue, la 4e Ballade de Charles Richard-Hamelin, chef-d’oeuvre du disque, est balayée par un souffle épique sans la moindre déviation de la ligne et avec un luxe de raffinements. Les Impromptus, plus volubiles, sont du même niveau.

Parmi les innombrables versions, trois très grandes interprétations ont particulièrement marqué la discographie des Ballades ces cinquante dernières années : Ivan Moravec, Krystian Zimerman et Murray Perahia. Les amateurs d’histoire seront peut-être heureux de savoir qu’encore plus que chez le légendaire Alfred Cortot, c’est auprès de l’Ukrainien Benno Moiseiwitsch (1890-1963) que l’on trouvera les plus fulgurantes inventions.

Le miracle du disque de Charles Richard-Hamelin est de jouer dans cette ligue-là (certes pas Moiseiwitsch, pianiste à part qui semble tout réinventer), avec une éthique sonore (le réglage d’un piano aux légères couleurs « vintage » !) comparable au grand tchèque Moravec, qui reste suprême dans son approche plus douloureuse. Mais la vie de Moravec, opprimé dans son pays, était douloureuse. Celle de Charles Richard-Hamelin s’annonce rayonnante à l’image de ces subtiles échappées vers l’aigu du clavier peu après la quatrième minute de la 1re Ballade.

Même si l’on ne peut rien prédire d’une carrière, voici l’étendue réelle de ce talent que nous avons chez nous. Il reste à espérer que ce disque enregistré à la perfection par Carl Talbot au Palais Montcalm, attirera l’attention de la presse internationale et qu’elle célébrera bientôt Charles Richard-Hamelin parmi ces « glorieux seconds » de l’histoire du Concours Chopin — Ashkenazy en 1955 et Uchida en 1970.

Pour l’heure il se range désormais avec Daniil Trifonov, Beatrice Rana, Pavel Kolesnikov, Lukas Geniusas et Benjamin Grosvenor parmi les pianistes les plus « magiques » à l’approche de la trentaine.

La critique, indépendante, non complaisante, est utile pour dire que ce disque est immense.

Chopin

★★★★★

Les quatre ballades. Les quatre impromptus. Charles Richard-Hamelin. Analekta AN2 9145.