Tim Hecker à MUTEK: question de souffle

Quiconque a déjà assisté à une performance de Tim Hecker entendra l’écho au creux du fossé qui sépare son travail des clichés de la musique ambient.
Photo: Mutek Montréal Quiconque a déjà assisté à une performance de Tim Hecker entendra l’écho au creux du fossé qui sépare son travail des clichés de la musique ambient.

À notre tour enfin de vivre l’expérience musicale qu’offre depuis l’automne dernier, un peu partout en Europe et aux États-Unis, le compositeur Tim Hecker et son Konoyo Ensemble de quatre instrumentistes ! Au coeur du programme qu’ils présenteront ce soir au Théâtre Maisonneuve à l’affiche de MUTEK, le cycle avant-gardiste / drone / ambient des albums Konoyo et Anoyo, tous deux salués par la critique et inspirés par la musique classique et rituelle du Japon, le gagaku, qui sert ici de matériau sonore et spirituel au musicien montréalais.

« J’ai de la difficulté avec le terme “musique ambient” », admet Tim Hecker, rejoint à Los Angeles lundi dernier. « Ce n’est pas ainsi que je décris ma musique. Je dirais plus que je fais des poèmes sonores », précise-t-il de manière à prendre ses distances avec la cohorte de compositeurs qui, ces dernières années, ont remis la musique ambient à la mode.

« Surtout, je ne fais pas une sorte de Pablum auditif qu’on avale en cette époque trumpienne. Pas une musique pour apaiser notre monde bordélique — si c’est de ça qu’on a besoin aujourd’hui, je ne suis pas le bon gars pour le job. J’essaie simplement de faire ce qui me plaît ; certes, mes compositions sont parfois plus méditatives, mais d’autres fois carrément anxiogènes. J’ai vraiment une réaction allergique au mot « ambient » — à sa définition même. Je ne crois surtout pas que ma musique doit servir de musique de fond (background music). »

Quiconque ayant déjà assisté à une de ses performances entendra l’écho au creux du fossé qui sépare son travail des clichés de la musique ambient. On pourrait prendre son concert au Centre Bell en première partie de Sigur Ros en 2013, ou encore sa dernière visite à MUTEK, en 2014, au Musée d’art contemporain, mais le souvenir du programme double qu’il avait offert en 2012 à l’église Saint-James avec le guitariste expérimental Stephen O’Malley (Sunn O) est encore frais à notre mémoire. En fait, nos tympans s’en plaignent encore un peu : c’était massif. Pas un mur de son, un édifice entier, oppressant, assommant, envoûtant.

Une nouvelle approche

« Auparavant, je travaillais beaucoup avec des niveaux de volume et d’intensité en m’adressant à l’auditoire ; cette fois, mon approche est différente. » Tout est nouveau dans ce cycle de création qui a mené à la sortie, l’automne dernier, du singulier Konoyo et de son complément, plus fluide, plus posé, Anoyo au printemps. À commencer par son petit orchestre formé de son amie Kara-Lis Coverdale aux claviers, de Motonori Miura à la flûte appelée hichiriki, de Takuya Koketsu à celle nommée ryuteki et de Fumiya Otonashi à l’orgue à bouche appelé shō.

« C’est une nouvelle expérience pour moi, commente Hecker. Une proposition plus imposante et complexe que de jouer en duo » comme il le faisait lors de son précédent cycle, toujours avec Coverdale. « Un apprentissage, surtout. [Ces concerts] m’ont personnellement éveillé à quelque chose de plus souple sur le plan des structures, très différentes dans l’expression » en raison des trois instrumentistes supplémentaires et de leurs instruments typiques du gagaku. « Chaque concert est une expérience différente, ça devient presque jazz — je ne devrais pas dire jazz, c’est inexact, corrige-t-il. Disons qu’il y a une bonne part d’improvisation. Peut-être même une forme de conversation entre les musiciens, dans le sens où, durant certains passages, des instrumentistes sont mis en évidence, puis s’échangent les rôles. »

Si Hecker considère l’album Konoyo comme la pièce maîtresse de ce cycle créatif, « plus oblique », plus percussif aussi en comparaison avec le reste de son oeuvre nettement plus électronique et bourdonnante, la performance de ce soir penchera davantage du côté d’Anoyo, plus fluide, « avec moins de travail d’édition électronique, avec un fil sonore continu reposant sur l’interprétation et l’improvisation ». Inspiré par ses séjours au Japon, où il a découvert la tradition gagaku, le compositeur affirme avoir trouvé un sens spirituel à sa musique tout en explorant un nouveau registre sonore propre aux ensembles classiques japonais.

« J’aime l’idée de travailler avec ce matériau sonore qui n’a pas de sens », détaille le musicien qui, après avoir passé beaucoup de temps aux États-Unis, est en train de construire son studio ici, à Montréal. « D’abord, les instruments de la musique classique japonaise sont accordés dans une tonalité totalement différente [à 432 Hz, plutôt qu’à 440 Hz] de celle des instruments occidentaux — tu peux difficilement brancher un synthétiseur et jammer avec ces instruments, ça ne marche juste pas. »

Il a surtout découvert tout l’espace entre les notes du répertoire gagaku « et ça m’a beaucoup inspiré parce que c’est aux antipodes de ce que je faisais. J’avais tendance à faire une musique très dense qui laissait peu de place pour respirer. Le défi pour moi était d’arriver à composer une musique riche en timbres et en textures sans le faire de manière gigantesque et puissante. »

Le respiration, c’est la vie

À travers la dizaine d’albums que Hecker à offerts en presque vingt ans — et en omettant les trois parus sous le nom de scène Jetone et ses collaborations avec Aiden Baker (Nadja) et Daniel Lopatin (Oneohtrix Point Never) —, l’idée du souffle, de la respiration pourrait être le dénominateur commun : les flûtes et le shō sur ces deux derniers albums rappellent les grandes orgues utilisées pour enregistrer Virgins (2013) et Love Streams (2016). « La respiration, c’est la vie, dit-il. C’est vrai qu’il y a un lien entre ces albums. J’adore les instruments à vent, c’est une passion — j’ai beaucoup utilisé les sons de flûte du Mellotron depuis mes débuts. J’aime les orgues, j’aime les cuivres, je viens d’ailleurs de commencer à jouer du saxophone. »

Tiens donc ! On pourra en entendre sur tes prochains albums ? Comment est ton jeu ? « It’s bad, man ! » rigole Hecker. « J’ai essayé d’improviser un peu — pas sûr que je devienne le prochain Kenny G, mais ça ne sert à rien de rêver. Et puis, je vis aussi dans l’ombre de Coltrane. En vérité, ça ne me sert à rien d’essayer de devenir bon au saxophone… »

Tim Hecker sera en spectacle au théâtre Maisonneuve mercredi dans le cadre du festival MUTEK.