Quand Ochoa croise Doxas

Avec «Homebound», Jim Doxas propose un album ponctué avant tout d’inclinations pour l’improvisation de chacun de ses complices, et de lui-même évidemment.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Avec «Homebound», Jim Doxas propose un album ponctué avant tout d’inclinations pour l’improvisation de chacun de ses complices, et de lui-même évidemment.

Cette semaine, on a été témoin de la rencontre entre la joie de vivre et sa complice sympathie avec la modernité dans sa version intense. Oui, oui, oui, elles se sont bel et bien entrevues, pour ne pas dire entrechoquées. Vous doutez ? Écoutez : si, dans un de ses poèmes, Queneau assure que « L’aut’jour boulevard de la Villette / Vlà que j’rencontre le boeuf à la mode / J’lui dis… » Si le bipède Queneau rencontre un boeuf, qui plus est, à la mode, la joie de vivre peut bien serrer la pince de la modernité, non ?

La joie de vivre a pour nom propre Audrey Ochoa. Elle joue du trombone. Elle compose, elle arrange et elle produit. Son pignon sur rue est situé à Calgary. La raison sociale de la modernité, elle, s’appelle Jim Doxas, batteur émérite qui, lui aussi, compose, arrange et produit. Son pignon à lui ? Montréal. La première a publié il y a quelque temps déjà Afterthought sur l’excellente étiquette albertaine Chronograph Records. Le second propose depuis peu Homebound, publié par un label de qualité : Arté Boréal.

Allons-y d’abord avec Ochoa. Son Afterthought, notre tromboniste l’a réalisé en trio. Le batteur a pour nom Sandro Dominelli, le contrebassiste celui de Mike Lent. Parfois, Ochoa a ajouté une couche de claviers « électronisés », on ne sait plus comment dire. On insiste, il y en a peu. En fait, ces claviers sont là pour l’ambiance.

Ce qu’elle a fait avec ses complices rappelle un peu, même beaucoup, Roswell Rudd ou Ray Anderson davantage que Steve Turre ou Craig Harris. Elle rappelle les premiers par l’esprit davantage que par le parti pris esthétique ou le style, purement et simplement. Car sa musique est pleine de… surprises ! Il y a énormément de séduction dans cet album fait uniquement, c’est à retenir, de ses compositions.

Photo: Chronograph Records La tromboniste Audrey Ochoa

La fluidité qui caractérise sa manière de décliner ses notes, ses gammes et tout le bazar grammatical inhérent à la musique est en fait la mise en relief parfaite pour produire ce je-ne-sais-quoi qui, on le répète, surprend. En d’autres mots, Audrey Ochoa est la prêtresse de l’étonnant, si on peut dire les choses ainsi.

Avec Homebound, Jim Doxas propose un album ponctué avant tout d’inclinations pour l’improvisation de chacun de ses complices, et de lui évidemment. Le saxophone ténor est entre les mains d’Al McLean, qui joue à merveille de la puissance, la trompette entre celles de Lex French, qui joue avec passablement de vivacité, et la contrebasse est entre celles d’Adrian Vedady, qui assure la rythmique avec un sens inné pour les nuances.

La plupart des pièces ont été écrites par le batteur, deux par le trompettiste, une par le contrebassiste et une par le ténor. Intitulée Home, tout simplement, cette dernière est à notre avis le sommet de cet album par ailleurs excellent. Il y a dans ce morceau une douceur, une lenteur quasi hypnotique. En tout cas qui frappe. Les autres compositions sont autant d’occasions de dialogues pour des artistes qui sont dans les faits comme dans la réalité de sacrées pointures.

Si vous avez aimé les débordements d’un Eric Dolphy, d’un John Lurie et autres hussards de l’improvisation, alors vous allez adorer ce Homebound.

Des pages et des notes

Avis aux littéraires : le contrebassiste Ron Carter s’est allié récemment à un poète beatnik qui s’appelle Danny Simmons. En fait, à la demande de ce dernier, Carter et ses collègues ont traduit en musique le livre que Simmons avait publié sous le titre The Brown Beatnik Tomes et qu’il avait consacré aux beatniks afro-américains. La sortie de cette collaboration est annoncée pour bientôt.