Voivod et René Lussier, une communion d’esprit musicale et métallique

Daniel Mongrain, lors d’un concert avec Voivod sur les plaines d’Abraham en 2017, dans le cadre du Festival d’été de Québec
Photo: Francis Vachon Le Devoir Daniel Mongrain, lors d’un concert avec Voivod sur les plaines d’Abraham en 2017, dans le cadre du Festival d’été de Québec

Comment disait-il ça, déjà, Don Corleone ? Faire une offre qu’on ne pourrait refuser. « À un moment donné, j’ai reçu un appel du Festival international de jazz de Montréal me demandant de faire la première partie de Voivod », raconte le guitariste et compositeur René Lussier. « On m’a dit ensuite que c’est Voivod qui avait demandé que je sois là — j’étais super honoré de ça ». Il y sera donc, en formule duo avec le batteur Robbie Kuster, qu’on entend régulièrement aux côtés de Patrick Watson, entre autres. Nourrissant programme double offert dimanche au Club Soda, qui souligne les liens entre le métal et les musiques improvisées, comme le jazz.

« C’est génial parce que Voivod ne voulait pas un autre groupe de métal avant eux, histoire de ne pas faire double emploi », souligne Lussier, éternel explorateur d’une musique ne connaissant pas de délimitations, rock, free jazz, musique expérimentale, chanson, etc. L’homme tout désigné pour lier le métal, le jazz et les musiques contemporaines, comme l’est aussi le professeur Daniel Mongrain, enseignant en guitare électrique au Cégep de Joliette et, depuis 2008, guitariste au sein de Voivod.

« J’ai fondé mon groupe à l’âge de quatorze ans [l’orchestre death metal technique Martyr, actif de 1994 à 2012], mais le groupe qui m’a donné envie de jouer de la guitare, quand j’avais onze ou douze ans, c’était Voivod », se rappelle le professeur Mongrain, qui réalise son rêve de « ti-cul » en jouant aux côtés de ses modèles. « Je trouvais que leur musique comportait des couleurs d’accords, des tensions, que je ne retrouvais pas dans le son des autres groupes. Je n’étais pas capable de l’expliquer à l’époque, mais ça m’a rendu plus curieux, sur le plan des connaissances musicales. »

La musique de Voivod comporte une complexité harmonique, une bonne densité, une bonne utilisation des dissonances, qu’on retrouve davantage dans le jazz moderne et la musique contemporaine

 

Mongrain a grandi dans une famille où la musique classique était présente ; il a même suivi des classes de piano classique avant de prendre une guitare. « Je connaissais déjà une certaine esthétique de ce qu’on pouvait arriver à faire avec douze notes. J’ai découvert le métal à travers la musique de groupes plus accessibles, comme Metallica et Iron Maiden, qui utilisaient des progressions d’accords communes qu’on entendait aussi dans la musique populaire. »

« Or, poursuit Mongrain, la musique de Voivod comporte une complexité harmonique, une bonne densité, une bonne utilisation des dissonances, qu’on retrouve davantage dans le jazz moderne et la musique contemporaine — celle de Chostakovitch et Stravinski, par exemple. » Exemple pas tout à fait fortuit, d’ailleurs, puisque Voivod a cité certains motifs mélodiques du Sacre du printemps d’Igor Stravinski dans son album mythique Nothingface, paru il y aura trente ans cet automne et dont quelques extraits seraient au programme de dimanche, ainsi que les compositions nouvelles de The Wake, paru il y a moins d’un an.

Formule improvisée

Pour René Lussier, le rapprochement entre sa démarche artistique et celle de Voivod est tout à fait sensé. « D’ailleurs, ajoute-t-il, j’ai déjà collaboré avec Michel Langevin [batteur et cofondateur de Voivod], on avait fait des projets plus expérimentaux vraiment trippants, c’est peut-être pour ça qu’il a pensé à moi. »

Après avoir lancé l’album avec sa formation quintette en septembre dernier, il présentera pour la première fois une formule improvisée en duo, lui à la guitare et au daxophone, Kuster à la batterie, « un musicien intuitif, un peu comme moi, dit-il. Un improvisateur exceptionnel, qui a énormément de souplesse, un batteur de jazz qui peut rocker et ça, ça me stimule beaucoup — en plus de me laisser beaucoup de liberté sur le plan harmonique ».

« Il y a, dans notre proposition, à Robbie et moi, quelque chose qui s’apparente, non pas au métal, mais à cette imagerie du métal », cette manière de projeter avec des instruments associés au rock et de le faire dans un langage musical complexe.

« Il y a un côté prog très important dans l’approche musicale [de Voivod], et ça fait quarante ans qu’ils font ça. Mon influence première, je dirais, c’est le prog rock, alors c’est sûr qu’il y a une part de moi » sensible à la musique des pionniers du métal québécois. « Je ne suis pas un jazzman, ajoute René Lussier. Je n’ai jamais voulu me faire mettre dans une case non plus, dans le sens que je ne me suis jamais identifié comme un musicien de la scène de musique actuelle, j’ai toujours résisté à ça. Finalement, pour moi, il y a quelque chose d’intéressant dans toutes les musiques, que ce soit du métal ou de la musique ancienne ou du free jazz. Il y a un pourcentage de très belle musique dans toutes ces catégories, et moi ça m’inspire. »

Selon Daniel Mongrain, dont l’enseignement aborde aussi le jazz, l’invitation faite à un duo tel que Lussier et Kuster est naturelle. « Les projets de René Lussier sont toujours très artistiques et intéressants ; ce sera une belle affiche pour les fans d’un groupe comme de l’autre », dit le professeur, qui balaie de la main les commentaires des puristes ayant froncé du sourcil à l’idée qu’un groupe métal ait sa place dans un festival de jazz.

« J’enseigne plusieurs styles de musique, rappelle le guitariste. On utilise tous les mêmes notes : de do à do, en passant par tous les demi-tons. L’esthétique peut être différente, mais on utilise tous les mêmes notes… L’ouverture d’esprit est une des plus importantes choses dans la vie, et je crois que les fans de Voivod sont au courant que notre musique est déjà marginale dans le métal. Ceux qui assisteront à notre soirée savent à quoi s’attendre et seront attentifs à la musique de Robbie et René. »

Voivod se produira avec René Lussier et Robbie Kuster au Club Soda, le dimanche 30 juin 2019.