Le grand théâtre de Bob Dylan

Ici comme ailleurs, il faut prendre Bob Dylan à l’envers.
Photo: Netflix Ici comme ailleurs, il faut prendre Bob Dylan à l’envers.

Un film sur Bob Dylan serait-il crédible sans une dose de mythologie, avec brouillage des frontières entre le vrai et le faux ? Ainsi du Rolling Thunder Revue : A Bob Dylan Story de Martin Scorsese : un docufiction, certes, mais aussi une fascinante plongée au coeur de la légendaire tournée carnavalesque de 1975.

Pour comprendre Bob Dylan, il faut essentiellement accepter de ne pas tout comprendre du personnage, voire rien du tout. La carrière de Dylan s’interprète ainsi de la même manière qu’il traite ses chansons sur scène : toutes les lectures sont possibles.

À l’image de son sujet, le nouveau film que Martin Scorsese consacre à Dylan se présente sous une identité désorientante. D’une part, la fiche technique parle d’un « rockumentaire » et la bande-annonce promet « l’histoire vraie » de l’épique tournée menée par Dylan à l’automne 1975 — sorte de revue musicale gypsy-folk-rock itinérante rassemblant Dylan, Joan Baez, Ramblin’ Jack Elliott, Joni Mitchell et d’autres artistes dans des salles plus ou moins grandes.

D’autre part, on écrit aussi qu’en matière de documentaire, il s’agit plus précisément d’un « film alliant rêve et réalité »… Et le titre complet — Rolling Thunder Revue : A Bob Dylan Story — souligne que nous sommes devant une certaine version de l’histoire. Racontée par les véritables protagonistes, mais aussi romancée par des personnages réels dont le rôle est ici fictif.

Par exemple : l’actrice Sharon Stone, qui, malgré le témoignage émouvant et convaincant qu’elle livre, n’a pas vu cette tournée à 19 ans avec sa mère, n’a pas été embauchée pour faire du repassage pour Joan Baez et pour qui Dylan n’a pas écrit Just Like a Woman.

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De même pour le producteur Jim Gianopulos, qui n’a pas été impliqué dans ce projet mais qui parle néanmoins avec une grande crédibilité du fiasco organisationnel de la tournée. Quant à un dénommé Jack Tanner, ce n’est pas un ancien élu américain ayant assisté à un concert en Ontario sur la recommandation du futur président Jimmy Carter. Dans une habile mise en abyme, Scorsese nous ramène plutôt ici un personnage créé par Robert Altman il y a 30 ans (et interprété par Michael Murphy), héros du documenteur Tanner ’88.

Ne cherchez pas non plus d’informations sur le réalisateur Stefan van Dorp, qui aurait filmé l’entièreté des images d’archives et serait aujourd’hui devenu amer pour s’être fait voler le crédit par Scorsese. Dans les faits, le supposé van Dorp est joué par le comédien Martin von Haselberg. Et on doit à un projet cinématographique de Dylan (qui deviendra le film navet Renaldo and Clara) l’incroyable quantité d’images de la tournée et de ses coulisses.

Mais comme le disait Martin Scorsese au New York Times cette semaine : « Il y a plusieurs manières d’arriver à la vérité. »

Tout brouiller

À ce jeu confondant, Bob Dylan contribue allègrement dans les segments retenus d’une longue entrevue qu’il a accordée à son agent Jeff Rosen (il avait usé du même procédé en 2005 pour alimenter No Direction Home, le précédent film que Scorsese lui a consacré).

Il commente avec conviction sa rencontre avec Stone, parle de la personnalité mystérieuse de van Dorp, attribue faussement au groupe Kiss son envie de se maquiller le visage en blanc (qui vient plutôt du film Les enfants du paradis, de Marcel Carné). Du Dylan pur jus, toujours soucieux de brouiller toute piste qui pourrait mener jusqu’à lui.

Mais Dylan donne aussi les indices qui suggèrent de prendre tout cela avec un grain de sel. Ne dit-il pas dès le début du film qu’il ne se « souvient de rien » de ce qui concerne cette tournée pourtant fondamentale dans sa carrière ?

On le voit en ouverture tenter d’expliquer ce qu’était la Rolling Thunder Revue, puis constater qu’il dit « des conneries ». « J’essaie d’aller à l’essence de ce que c’était, et je n’en ai aucune idée, affirme-t-il. Parce que c’était à propos de rien. C’est juste quelque chose qui est arrivé il y a plus de 40 ans — ça fait si longtemps que je n’étais même pas encore né. » Il se demandera plus loin ce qu’il reste de l’aventure : « Rien. Des cendres. »

Mais ici comme ailleurs, il faut prendre Bob Dylan à l’envers. Car ce qui reste de la Rolling Thunder Revue représente plutôt une extraordinaire somme de musique (voir l’encadré sur le coffret de 14 disques qui accompagne la sortie du film) documentant sa première renaissance — celle de la période des albums Blood on the Tracks et Desire, qui suivait le passage à vide du début des années 1970 et qui aura précédé une longue période improductive.

Photo: Netflix

Et il en reste aussi aujourd’hui ce film presque « trop bon pour être vrai », comme le décrivait le Financial Times mercredi.

Tout y est : les répétitions et les concerts, dans la plus grande proximité cinématographique possible ; les coulisses de partout, y compris des séquences dans le véhicule récréatif de Dylan ou dans une chambre d’hôtel où Joni Mitchell montre à Dylan les accords d’une nouvelle chanson. Scorsese intègre à cette trame le contexte historique d’une Amérique post-Watergate et post-Vietnam, aux portes de son bicentenaire et en profonde remise en question.

Plusieurs entrevues contemporaines nourrissent le récit, notamment par l’ajout des « faits alternatifs » cités plus haut et qui rendent encore plus flous l’origine, les contours et le sens d’une tournée sujette à la mystification. Mais plus le film progresse, plus la logique du procédé devient évidente : Bob Dylan — une création de Robert Zimmerman — est une sorte de théâtre en lui-même, un lieu où fiction et réalité peuvent cohabiter au profit de l’art.

Dans ce contexte, on comprend pourquoi la Rolling Thunder Revue fut un sommet dans le parcours du futur Prix Nobel de littérature. Dylan était parfaitement à son aise dans ce carnaval gypsy où l’on portait des masques, où le folk côtoyait le rock et la poésie (par Allen Ginsberg et Patti Smith), où Dylan était en pleine maîtrise de son art et de ce qu’il voulait en faire.

« La vie, ce n’est pas une question de se trouver soi-même ou de trouver quoi que ce soit, dit Dylan à un moment. La vie, c’est s’inventer et créer. »

Le Dylan des grands jours

Parus en 2002, les deux disques qui composent le cinquième volume des Bootleg Series de Bob Dylan recensaient déjà les meilleures prestations de la Rolling Thunder Revue. C’était bien, mais les archives de Dylan ont ceci de particulier qu’elles semblent inépuisables : voici donc un coffret de 14 disques détaillant la même tournée et ajoutant une centaine d’inédits à la somme connue.

Le tout s’adresse forcément aux dylanophiles convaincus, mais le matériel est riche. On trouvera cinq versions différentes de ces concerts à géométrie variable (deux disques chacun), dont celle présentée au Forum de Montréal le 4 décembre 1975. Quatre autres disques documentent diverses répétitions, parfois très sommaires, parfois plus étoffées.

Seules les prestations de Dylan sont présentées, mais c’est autant d’occasions d’entendre un chanteur au sommet de son art. On le sent totalement investi dans chaque chanson (une qualité qu’on ne lui connaît plus depuis longtemps), théâtral, dramatique, dynamique, vocalement puissant et précis, dégageant quelque chose que son attitude ultérieure camouflera souvent : de la passion.

Rolling Thunder Revue : A Bob Dylan Story / The Rolling Thunder Revue : The 1975 Live Recordings

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