Berlioz, le révolutionnaire amoureux

Portrait de Berlioz réalisé par Pierre Petit, en 1863
Photo: Wikicommons CC Portrait de Berlioz réalisé par Pierre Petit, en 1863

Le 8 mars 1869 mourait à Paris Hector Berlioz, l’un des génies les plus atypiques de l’histoire de la musique. Kent Nagano et l’OSM lui rendent hommage lors du concert de clôture de leur saison 2018-2019, alors que Warner publie la première intégrale de son œuvre.

Se plonger dans Berlioz, c’est aborder son œuvre, mais aussi ses écrits. Il fut critique, acerbe sur Cherubini, sa tête de Turc, admiratif de Beethoven, pâmé devant Bach comme devant une incarnation du divin. Berlioz fit de sa vie un roman. Plus que ses innombrables maximes souvent lapidaires, nous chérissons cette pensée : « Laquelle des deux puissances peut élever l’homme aux plus sublimes hauteurs, l’amour ou la musique ? C’est un grand problème. Pourtant, il me semble qu’on devrait dire ceci : l’amour ne peut pas donner une idée de la musique, la musique peut en donner une de l’amour… Pourquoi séparer l’un de l’autre ? Ce sont les deux ailes de l’âme. »

Citer pour le plaisir d’étaler de belles phrases serait vain si la chose ne s’entendait pas, par exemple dans la « Scène d’amour » de Roméo et Juliette que Yannick Nézet-Séguin dirigera le 6 juillet à l’amphithéâtre Fernand-Lindsay de Lanaudière lors de son concert Berlioz amoureux, qui comportera aussi la déchirante Mort de Cléopâtre chantée par Susan Graham.

Un concert hommage

Pour témoigner de son attachement à Berlioz, compositeur très important pour son aura internationale, à travers les enregistrements réalisés sous la direction de Charles Dutoit pour Decca (même si Universal a préféré publier en cette année commémorative des coffrets Berlioz-Barenboïm et Berlioz-Gardiner), l’OSM a choisi, mercredi, vendredi et samedi, de clôturer sa saison par un hommage au compositeur groupant la Symphonie fantastique et Lélio ou le retour à la vie.

Conçu comme une suite à la Symphonie fantastique, le très méconnu Lélio ou le retour à la vie intègre un texte parlé confié à Lambert Wilson, qui fut déjà le récitant de l’enregistrement Dutoit de 1996. Alors que la Symphonie fantastique date de 1830, Lélio, composé en Italie en 1831, a été créé deux ans après, en décembre 1832.

On notera que le patronyme de Lélio est, dans la commedia dell’arte, celui d’un personnage qui incarne l’amour heureux, soit tout le contraire du héros de la Fantastique. Le nom de Lélio était aussi, et surtout, revenu dans la sphère littéraire en 1832 à travers le roman de George Sand La dernière Aldini. Le héros, Lélio, y était un chanteur pauvre connaissant une ascension sociale et musicale à travers deux amours fulgurantes.

Dans l’esprit de Berlioz, l’œuvre « doit être entendue immédiatement après la Symphonie fantastique, dont elle est la fin et le complément ». Le compositeur crée un lien entre les deux par la réutilisation du thème de l’idée fixe qui, dans la symphonie, symbolise sa flamme pour l’actrice Harriet Smithson.

Lélio est une œuvre en six parties (« Le pêcheur », « Chœur d’ombres », « Chanson de brigands », « Chant de bonheur », « La harpe éolienne », « Fantaisie sur La tempête de Shakespeare ») dans laquelle un acteur nous parle de la signification de la musique dans la vie de l’artiste. « L’amour ne peut pas donner une idée de la musique, la musique peut en donner une de l’amour… » : Berlioz avait-il tout résumé en une phrase ?

Un coffret sans équivalent

Fort logiquement, Warner Classics, dans son récent coffret Berlioz – The Complete Work, confie la Fantastique au chef qui a aussi enregistré Lélio, c’est-à-dire Jean Martinon, si habile, si transparent, avec des sonorités admirablement justes.

Après un coffret de référence consacré à l’œuvre de Debussy, Warner récidive avec Hector Berlioz et réunit une intégrale en 27 CD. La boîte est vraiment très complète. Mais, lorsque Berlioz avait séparé son titanesque opéra Les Troyens en deux, il avait composé un prélude aux Troyens à Carthage que, sauf erreur, on ne trouve pas ici. Ce n’est rien, car on dispose enfin de beaucoup plus que dans les anthologies antérieures équivalentes, par exemple celles (Philips et LSO) de Colin Davis qui s’en tenaient aux grandes œuvres.

 

La boîte Warner renferme notamment les œuvres chorales et vocales complètes, dont les Huit scènes de Faust (aussi enregistrées par Charles Dutoit) et la Messe solennelle de jeunesse redécouverte en 1992 pour laquelle Warner a licencié à Decca l’enregistrement de John Eliot Gardiner, qui reste le seul à ce jour.

Suivant la logique ayant conduit à la composition du coffret Debussy, en puisant dans le fonds EMI, Erato, Teldec, Virgin et même plus ancien (pour les discophiles ont été ressorties trois rares ouvertures — Waverley, Rob Roy et Francs-Juges — par Adrian Boult gravées en 1956 pour Nixa), Warner est à même de varier à loisir les perspectives.

Le Harold en Italie est celui de Leonard Bernstein. Alors que le Roméo et Juliette permet de réévaluer la version Muti enregistrée à Philadelphie avec Jessye Norman, Ladamnation de Faust voit le choix de la gravure de Kent Nagano à Lyon avec Thomas Moser, Susan Graham et José van Dam. À bien y réfléchir, il n’y avait pas mieux, car le chant choral et la qualité d’enregistrement sont meilleurs ici que dans les autres versions Warner.

Toute l’astuce d’un tel coffret est que le mélomane peut sauter immédiatement de la Damnation aux Huit scènes de Faust, afin de voir l’autre stade de la même œuvre. La richesse en découvertes de la section des œuvres vocales est l’un des atouts de l’anthologie qui, outre nombre raretés, est imbattable sur le versant lyrique avec le fameux enregistrement des Troyens avec Marie-Nicole Lemieux sous la direction de John Nelson, qui fut notre CD de l’année 2017. Spécialiste de Berlioz, John Nelson dirige par ailleurs Benvenuto Cellini, Beatrice et Benedict et le Te Deum. Warner lui a confié sa nouvelle Damnation de Faust, mais elle n’est pas encore parue.

Le recours au catalogue Erato permet d’inclure la merveilleuse Enfance du Christ de John Eliot Gardiner et la Symphonie funèbre et triomphale de Désiré Dondeyne. Quant au Requiem, c’est celui de Louis Frémeaux.

Même l’OSM et Charles Dutoit figurent dans le coffret à travers des licences d’œuvres chorales rares (L’Impériale, Quatuor et Chœur des mages). Mais nous avons gardé pour la fin les révélations absolues, soit en premières mondiales une version orchestrale du Temple universel, brève œuvre chorale avec ténor enregistrée par François Xavier Roth, et plus de 30 minutes de fragments de l’opéra La nonne sanglante sous la direction de Daniel Kawka. Un CD « bonus » s’adresse aux historiens de l’enregistrement. On y retrouve la réédition de la Fantastique dans l’enregistrement acoustique de 1924 de l’Orchestre Pasdeloup sous la direction de Rhené-Baton, créateur de plusieurs œuvres de Debussy, de Ravel ou de Roussel !

Un livret admirable en français de David Cairns rehausse encore l’intérêt de ce magnifique coffret, digne et attendu hommage à Berlioz.

Concerts de la semaine

Jory Vinikour. Magnifique fin de saison pour Clavecin en concert, qui invite une vedette internationale de l’instrument pour clôturer sa 25e saison. Le musicien francophile, natif de Chicago, interprétera de Händel la Suite pour clavecin no 5 en mi majeur, de Bach le Concerto italien, de Rameau des pièces extraites des Suites pour clavecin en mi et en ré, ainsi que La Forqueray, Médée et Chaconne de Jacques Duphly sur des instruments Kirkman (Londres, 1772) et Beaupré d’après Hemsch et Blanchet (Montréal, 1998). Vendredi 31 mai à 19 h 30 à la Chapelle historique du Bon-Pasteur.

Violon 2019. Le concours musical international de Montréal débute cette semaine avec le premier tour les 29 et 30 mai et la demi-finale les 1er et 2 juin. Vingt-quatre candidats sont accueillis à Montréal. Le désistement de trois d’entre eux, qualifiés à Bruxelles et à Moscou, offre une place à une Canadienne, Melody Ye Yuan. La finale aura lieu à la Maison symphonique les 4 et 5 juin. Dans le cadre de l’initiative « Mini Violini », cinq jeunes prodiges donnent un récital (27 mai) et interprètent un concerto avec I Musici de Montréal (28 mai). Les 29 et 30 mai ; les 1er et 2 juin à la salle Bourgie.

Hector Berlioz

À l’OSM : Concert de clôture les 29 et 31 mai et le 1er juin à 20 h à la Maison symphonique de Montréal. Au disque : Berlioz – The Complete Works. Warner 27 CD