Jon Spencer rôde toujours

À 54 ans, Jon Spencer habite New York: «Une ville trop chère, mais intoxicante, enivrante, simplement par sa taille, son architecture et son esprit.»
Photo: Karl Walter Agence France-Presse À 54 ans, Jon Spencer habite New York: «Une ville trop chère, mais intoxicante, enivrante, simplement par sa taille, son architecture et son esprit.»

Durant une faste période de son existence, Musique Plus a été une chaîne spécialisée dans la diffusion de vidéoclips. Certains des VJ de la station étaient même des amateurs de musique. La plupart savaient se gérer et réussissaient à donner l’impression d’être en contrôle de la situation. Il arrivait néanmoins qu’on s’y échappe.

Comme cet après-midi où un éblouissant timbré aux favoris broussailleux, accompagné de deux guitaristes piochant un blues sale, prit le contrôle d’une émission animée par Pierre Landry.

— Les cinquante premières personnes à se présenter au Spectrum ce soir avec une boîte de beignes Tim Horton’s… pas Dunkin’ Donut… pas Double Donut, seront admises gratuitement !

— Attendez, vous êtes sérieux là ?

— Aussi sérieux que le cancer.

Landry avait été réduit au rôle de spectateur face à un homme doté d’une voix qui commande pénitence tant elle est empreinte de luxure. Jon Spencer était en ville.

Un New-Yorkais, contemporain de la crème du noise rock américain, de passage pour promouvoir l’album Plastic Fang de son Blues Explosion. Tout cela à une époque où le soi-disant « retour du rock » annonçait ses couleurs, à grand renfort de groupes dont les parties génitales étouffaient dans des jeans moulants prétroués.

Aujourd’hui, à quelques jours d’une visite au Québec pour présenter un assourdissant premier album solo, Spencer Sings the Hits, Spencer nous prie de cesser de dire qu’il est de retour.

Où diable aurait-il pu aller, de toute manière ?

L’école du cool ?

Il se fait tard depuis un moment lorsque Jon Spencer est enfin libéré de ses obligations professionnelles en studio et peut finalement babiller un brin par Skype. Enfin… répondre aux questions.

C’est qu’il est d’un naturel plutôt posé et laconique pour quelqu’un qu’on a déjà vu faire la barbe à Jackie Chan, par ses pirouettes, sur un plateau de télévision française.

À 54 ans, Jon Spencer habite toujours New York. « Une ville trop chère, mais intoxicante, enivrante, simplement par sa taille, son architecture et son esprit », assure-t-il.

C’est précisément ce même esprit, ce soul, ce cool indéniable qu’avait reconnu chez lui Anthony Bourdain lorsqu’il lui avait demandé de composer la chanson thème de sa série No Reservation.

« Il semblerait qu’il était fan. Il nous a invités, les trois gars du Blues Explosion, à souper aux Halles [restaurant où Bourdain officiait autrefois] et ce fut à peu près ça. Nous avons enregistré la pièce en Australie, entre deux concerts. Le tour était joué. » Voilà. Facile comme rater une mayonnaise maison un soir de brosse…

Électrocardiogramme spencerien

Spencer et son trio guitares-batterie ont ensuite tout bonnement continué d’exceller sur scène. Puis l’homme a creusé le sillon du rockabilly avec Heavy Trash, et ressuscité son groupe à direction bicéphale Boss Hog — un contingent au sein duquel il partage la vedette avec sa femme, Cristina Martinez.

Une onde majeure a frappé l’électrocardiogramme spencerien, en 2017, lorsqu’Edgar Wright a choisi la pièce Bellbottoms comme thème principal de son film Baby Driver.

Nous en sommes encore à développer un langage, une cohésion en spectacle, mais une espèce de télékinésie de groupe s’est déjà installée

Vingt millions d’écoutes Spotify plus tard, une sempiternelle ritournelle collait aux lèvres de tout le monde et de son cousin : « Jon Spencer est de retour. » Un peu comme si celui qui aurait logiquement dû devenir aussi connu que Beck (avec qui il a tourné et collaboré) dans les années 1990 avait pensé une seconde à ranger ses pantalons de cuir et son bagout.

« C’est drôle, en effet, il y en a tout le temps un pour parler de mon retour… », explique Spencer en riant. « Je crois que c’est simplement de la paresse… ou du mauvais journalisme », ajoute-t-il, visiblement ravi qu’on ne résume pas sa carrière à l’époque où il décontenançait des VJ en direct. Navré d’apprendre que Musique Plus a fermé ses portes après une longue agonie, il assure se souvenir de l’épisode Tim Horton’s : « À vrai dire, je me demande encore si quelqu’un s’est présenté avec des beignes… je ne saurais vous dire. » Qu’importe.

Mr. President…

De sa trentaine d’années dans le ventre de la bête, Spencer a conservé un profond attachement aux racines du rock’n’roll, mais aussi une irrévérence et un tranchant qui rappellent encore le monde duquel il provient.

Celui des groupes garage primitifs, des compilations « Back from the Grave », des provocateurs comme Cop Shoot Cop et Big Black, ou encore des bluesmen obscurs au succès tardif, comme R.L. Burnside, qu’il a aidé à faire connaître. En fait foi Trash Can, la pièce titre de Spencer Sings the Hits, paru sur l’étiquette In the Red, en novembre 2018.

Les sessions d’écriture qui ont mené à l’enregistrement des 12 morceaux couchés sur bobines grâce à une console qui fut usinée pour Sly Stone ont ramené l’homme à la case départ. « Pour la première fois, je me suis retrouvé sans groupe. Je devais composer seul. Lorsque je suis allé en studio, j’ai simplement laissé de la place à Sam [Coomes] et à [M.] Sord. Ils ont fait leur truc. »

Et quelle meilleure manière d’ouvrir un album garage qui doit autant aux Cramps qu’à Einstürzende Neubauten qu’un coquet « Fuck this orange piece of shit » bien senti (clin d’oeil au libidineux paltoquet qui occupe le Bureau ovale) appliqué sur un mascaret de fuzz et de percussions métalliques qui nous ramènent aux beaux jours de Pussy Galore, son premier groupe important.

« Puisque nous allions tourner pour présenter l’album, il m’a paru logique de demander à Bob [Bert] de venir ajouter des percussions métalliques », explique Spencer, qui renoue de ce fait non seulement avec les sonorités de son quartet des années 1980, mais aussi avec un partenaire notoire de l’époque.

En effet, Bert, également ancien batteur de Sonic Youth, dont le livre I’m Just the Drummer vient de paraître chez Hozak Books, sera du contingent lors de leur passage à Québec et à Montréal les 29 et 30 mai. « Nous en sommes encore à développer un langage, une cohésion en spectacle, mais une espèce de télékinésie de groupe s’est déjà installée. À vous de propager la nouvelle : “Nous arrivons !” »

Jon Spencer and the HITmakers

Le 29 mai, à l’Anti, 251, rue Dorchester, à Québec. Le 30 mai au bar Le Ritz P.D.B., 179, rue Jean-Talon Ouest, à Montréal.