Jean Leloup, travailleur autonome

Être chanteur est une drôle d’affaire, dit Jean Leloup.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Être chanteur est une drôle d’affaire, dit Jean Leloup.

Sur chaque haut-parleur, un corbeau. Empaillé. De part et d’autre d’une table basse, où sont déposées les victuailles d’un traiteur, ils décorent le bar de L’Arsenal, parmi d’autres animaux prenant la pose pour l’éternité. Un écureuil. Des oiseaux. Une dinde. Des canards. Il y a même une tête de chien, gueule ouverte, crocs saillants. Drôles de trophées de chasse. Pas d’exotiques espèces dans le lot.

Jean Leloup non plus ne se présente pas comme une bête fantastique. Plutôt comme un « travailleur autonome », dont le métier est de faire des chansons. La petite mise en scène animalière vient souligner le caractère pas du tout spectaculaire de sa dernière entreprise. Ni tigre du Bengale ni marsupilami de Palombie au tableau.

Son nouvel album, intitulé L’étrange pays, a certes été enregistré dans divers lieux, dont le Costa Rica « pas loin d’un volcan », mais aussi dans Charlevoix, sur des balcons, le soir ou la nuit. Guitare-voix. Avec une enregistreuse faite pour résister aux bombes atomiques.

Premières impressions

Éparpillés sur de grands poufs, ou accoudés au bar, les collègues de la presse écrite écarquillent les yeux avant d’ouvrir grand les oreilles. Le décor fait son petit effet. La séance d’écoute peut commencer. Dès Le sentier, c’est très balisé : riff en boucle, texte assorti.

« Connaissez-vous le pont / De l’île de l’oubli / Où on circule en rond / Au milieu des néons / En attendant le pire / S’il est encore à venir… »

On entend vraiment bien les mots, avec rien d’autre qu’une guitare en appui. Leloup insiste quand même pour qu’on « crinque » le volume.

Après vient la chanson-titre. La mélodie est belle, le propos, acéré. C’est « l’homme à tête de chien » qui hurle « sous la lune du destin » : « Et bling-bling brillent les chaînes / Des pimps et des mécènes / En attendant la mention “j’aime” / De vos faces de carême ». Une seconde voix vient s’ajouter, en harmonie. Il faut quelques instants pour comprendre que c’est Leloup qui, en direct, chante avec lui-même. L’harmonie se promène en même temps que lui dans la petite salle.

« Je suis pas capable d’être inactif pendant que l’autre travaille », offre-t-il en guise d’explication.

La vérité ? Il est intimidé. Gêné. Il a beau la jouer Leloup extraverti, la petite assemblée trop contente de sa chance ne cesse de lui rappeler, de bas en haut, des poufs à ses yeux, à quel point il est adulé en son étrange pays.

Plus la question est télégraphiée (« Considères-tu Hubert Lenoir comme un descendant de Jean Leloup ? »), plus il se drape dans son personnage (« Je ne suis pas son père ! »). C’en est… gênant. Que pense-t-il de vieillir ? De la mort ? « C’est pas ben grave… » Aime-t-il ses nouvelles chansons ? « Oui, je les aime. »Il relativise vite fait : « En général on est plates. Tous. Il y a juste un petit pourcentage de bon. »

Le minimum vital

Encore heureux que l’écoute des chansons ramène le propos à la bonne place. Au bluesman Robert Johnson, en l’occurrence, dont il se réclame : vient un moment où il faut revenir à la base.

« Ça m’étouffe quand j’entends des trucs très arrangés. Avec les logiciels qu’on a aujourd’hui, tu peux toujours être parfait, et rajouter des sons et des sons. Pareil pour les images. Au début, j’aimais ça, mais j’ai commencé à trouver ça fatigant d’avoir beaucoup de crémage. Maintenant j’ai besoin de place. » Pour improviser une harmonie s’il en a envie, par exemple.

Badine-t-il lorsqu’il affirme vouloir jouer les chansons de L’étrange pays en pleine forêt, pour autant de gens qu’il y a d’arbres ? Un spectacle dans le bois, vraiment ? Allez savoir. On comprend surtout qu’il a envie d’aller jouer dehors. C’est l’impulsion de départ d’il y a trois ans, aussi naturelle et impérative que son besoin de marcher. Sortir sur le balcon avec sa guitare, jouer ce qui lui vient, une ligne mélodique, un riff, toute la nuit s’il le faut. Créer sans vouloir faire du Jean Leloup, tout simplement gratter à l’air libre. Avec les bruits environnants. Et les sons des êtres vivants de la nuit. Le contraire des empaillés de la petite salle. Bruits, bruissements, hululements, grognements que l’on entend un peu partout dans les enregistrements de l’album. C’est voulu.

C’est sa façon de signifier qu’il est vivant, lui aussi.

« C’est une drôle d’affaire, être chanteur, pense-t-il tout haut. Faut que tu fasses des chansons et que tu les joues en spectacle et qu’elles soient aimées pour que tu en vives. »

À la fin de la séance d’écoute, les journalistes et l’équipe de la compagnie de disques Grosse Boîte applaudissent. Lancement officiel vendredi. Pas le choix. C’est ce qui permet à un travailleur autonome de passer des nuits à chasser le riff qui tue.