FIMAV jour 3: programme jazzé et risqué

Le sextet du pianiste et compositeur américain Vijay Iyer a été capable d'entraîner le public dans un récit musical panaché et captivant.
Photo: Martin Morissette Le sextet du pianiste et compositeur américain Vijay Iyer a été capable d'entraîner le public dans un récit musical panaché et captivant.

Le jazz a volé la vedette de la troisième journée de la 35e édition du Festival international de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV) en raison, surtout, du sublime concert offert par le sextet du pianiste et compositeur américain Vijay Iyer, pour lequel une foule gonflée avait investi la salle du Colisée. Un baume pour les mélomanes qui étaient sans doute ressortis déçus de la performance du légendaire Roscoe Mitchell et de la poète, rappeuse et compositrice Moor Mother livré plus tôt en soirée à l’espace culturel Carré 150.

Présentement en tournée nord-américaine avec son projet de sextet, Vijay Iyer faisait donc escale au Centre-du-Québec pour l’un des concerts les plus attendus de cette 35e édition du FIMAV. Au programme, le matériel de l’excitant Far From Over paru il y a moins de deux ans sur étiquette ECM, entremêlé de nouvelles compositions, tout ça présenté par le personnel d’experts que Iyer avait attiré en studio : le vétéran cornettiste et bugliste Graham Haynes, Mark Shim au saxophone ténor, Steve Lehman à l’alto, et la section rythmique composée de Stephan Crump à la contrebasse et du batteur Tyshawn Sorey, lequel performait ensuite dimanche avec son propre trio.

Une formation soudée au possible, inspirée et inspirante, capable d’exquises, souvent risquées, envolées harmoniques, capable surtout de nous entraîner dans un récit musical panaché et captivant. Durant les premières minutes du concert, Haynes dirigeait l’harmonie avec ses longues notes trafiquées électroniquement en direct jusqu’à ce que, pas à pas, la section rythmique installe un groove, que Lehman se fende d’un premier puissant solo, et que la sonorisation finisse par ajuster les timbres du piano et du saxophone ténor, encore un peu trop effacés dans l’ensemble.

Ces premières minutes d’éveil se sont fondues dans un rythme funk-jazz explosif qui donna ensuite à Iyer l’occasion d’un premier solo – il gardera ses meilleurs pour la suite. Pendant les premières soixante minutes, l’orchestre a joué sans arrêt, long et beau voyage jazz ponctué par les solos nerveux et extrêmement agiles de Lehman, les jeux de textures manipulées de Haynes et la cadence, aussi délicate qu’autoritaire, imposée par Sorey, impérial derrière sa minuscule batterie.

D’intensément funk, le sextet est tombé dans des atmosphères plus précieuses et calmes au bout de trois quarts d’heure alors que les cuivres avaient retraité en coulisses pour laisser Iyer jouer lumineusement en formule trio, une main sur le piano, l’autre sur son Fender Rhodes. Le retour des trois membres a redonné du tonus au concert ; Iyer a présenté ses collègues, remercié le public, intimant que le combat contre les injustices et les inégalités « était loin d’être terminé » (Far From Over), avant de nous laisser, béats, avec un dernier morceau. Fameux.

Roscoe + Moor Mother

On n’en dira malheureusement pas autant de la performance de Moor Mother et Roscoe Mitchell qui précédait, à 20 h, au Carré 150. La prémisse, tout comme les premières minutes du concert d’ailleurs, étaient prometteuses : Mitchell côté jardin, Camae Ayewa (Moor Mother) côté cour, lui droit comme un pic devant son microphone, saxophone soprano aux lèvres, elle assise derrière une petite table où étaient disposés son échantillonneur et ses pédales d’effets, avec trois micros à sa portée. Pendant que Mitchell soufflait, Ayewa créait des boucles sonores avec les strophes de ses textes récités.

La proposition s’est vite mise à tourner en rond. Si le cofondateur du Art Ensemble of Chicago, du haut de ses 78 ans, démontrait avec aplomb sa spontanéité, Moor Mother semblait à court d’idées, se contentant de répéter les mêmes phrases (certes avec intensité) tirées des textes de son superbe album Fetish Bones (2016), matériel que la rappeuse et poète avait déjà eu l’occasion de présenter à Montréal. Plutôt que de relire ses textes à même le recueil qu’elle a publié, nous aurions espéré plus de manipulations électroniques de sa voix échantillonnée, qui aurait pu servir de socle sonore sur lequel Mitchell se serait propulsé. Au milieu de la performance, ce dernier a remis son saxophone sur une table pour agripper des baguettes et frapper sur de petites percussions et cloches, pendant qu’Ayewa cherchait de nouvelles phrases à réciter. Le simple plaisir de voir sur scène la légende du jazz a presque compensé pour ce rendez-vous manqué.

Not the Music + Julien Desprez

Aux extrémités du spectre jazz se trouvaient le duo québécois Not the Music, attrapé à 17 h au Colisée, puis celui du trio du guitariste français Julien Desprez, à minuit dans la même salle, juste après le torrent Vijay Iyer Sextet.

Le programme du FIMAV le présentait comme un nouveau « guitar hero », précisions : un « guitar hero » débarqué d’une autre planète. Le jeune musicien a développé une manière très singulière de jouer de son instrument, branché à une série de pédales d’effets qui lui donnaient des allures de boîte à rythme ou de synthétiseur robotique.

À ses côtés, le bassiste Jean-François Riffaud et le batteur Max Andrzejewski, qui tous deux contrôlaient la rangée de lumières LED blanches alignées au fond, marquant ainsi les rythmes abrupts du trio de manière visuelle. Entre math rock, noise rock, funk rock à la Living Color et jazz, Desprez et ses collègues ont offert une exultante et abrasive performance maculée de sons parfois extraits à coups de poings sur sa guitare électrique. La finale toute en textures, très post-rock, tonale et chaudement harmonieuse, révélait une facette moins frénétique du trio.

Philippe Lauzier, clarinettiste, et Éric Normand, bassiste (et ici aussi percussionniste aux techniques ingénieuses) s’étaient rencontrés une première fois au FIMAV il y a quelques années, genèse de leur collaboration sous le nom Not the Music. Le duo explore une musique improvisée bruitiste, microtonale et ambiante ; personne ne s’est fait casser les oreilles durant leur curieuse performance, avec Normand qui se sert de sa basse pour en jouer les cordes et la frotter sur une caisse claire résonnant à l’aide de petits objets mécaniques posés sur la peau. Envoûtant et intrigant.

Philippe Renaud est l'invité du FIMAV