Les chants de résilience de Mélanie Venditti

Entre chanson plus classique et rock indé trempé dans l’inspirée orchestration de cordes, Venditti pose sa voix, douce et ondulante, avec émotion et une certaine résignation.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Entre chanson plus classique et rock indé trempé dans l’inspirée orchestration de cordes, Venditti pose sa voix, douce et ondulante, avec émotion et une certaine résignation.

Mélanie Venditti a enregistré son premier album, Épitaphes, il y a près d’un an et demi. « J’aurais pu le sortir en mars dernier », assure-t-elle. Sa gérante, et amie, lui a recommandé d’attendre encore un peu. « J’ai pris du recul. À la fin, je ne voulais même plus le sortir. Je me disais : “Ah, c’est pas bon… C’est trop deep, y a personne qui veut entendre ça en ce moment, pas quelque chose d’aussi déprimant.” Même moi, je n’avais pas envie d’interpréter ces chansons-là ! », ajoute-t-elle en riant.

Âmes sensibles, vous voilà prévenues : Épitaphes est bouleversant. Bon, mais bouleversant. Pourtant, « je ne veux pas que ma musique soit trop deep. Il me fallait trouver une manière de bien dire les choses pour toucher les gens, sans que ce soit trop lourd. Il me semble que ces thèmes-là, ce que j’ai vécu, c’est quand même très lourd. »

Certains épisodes vécus feront peut-être l’objet d’un autre album, le moment venu. Épitaphes, lui, est le disque qu’elle destine à sa mère. « Si on a besoin de connaître mon histoire pour comprendre ce disque ? Je pense que oui, estime Mélanie, en pesant ses mots. J’ai écrit ce disque sur un coup de tête, mais en même temps, tout ça fait partie de ma démarche artistique. C’est… c’est comme n’importe quel être humain ? Des fois, on a des amis qui ont des traits de personnalité qu’on comprend pas ; après, lorsque tu apprends le passé de l’autre, tu comprends mieux. Même chose avec ma musique. Tout est relié. »

Une grosse bouchée

Sur son premier EP paru en 2017, elle dédiait déjà une chanson à sa maman, Phare, sur laquelle elle nomme sa schizophrénie, diagnostiquée lorsque Mélanie était toute jeune. « Dans ma tête, elle était déjà un peu éteinte, ma mère, à travers sa maladie. Ce n’était plus la même personne. C’est comme si j’avais entamé mon deuil, même si je ne me doutais pas qu’elle allait décéder. »

Mélanie Venditti a appris son décès en sortant du métro Mont-Royal, un jour de mars 2017. Partie subitement, lui a-t-on annoncé au téléphone. Le choc, exprimé tel quel dans la troisième chanson du disque, Comme un film. « Cette chanson, c’est tout ce qui s’est passé [à ce moment-là]. Je n’ai même pas pu la voir avant qu’elle parte. Je n’ai pas pu lui dire que je l’aimais. Ça m’a fait de la peine. Je devais trouver le moyen de lui parler, parce que tu te dis : “Quelque part, elle m’entend.” Cet album, c’est ma façon de lui dire ce que j’aurais voulu lui dire. »

Épitaphes est une grosse bouchée à avaler d’un seul coup, mais c’est ainsi que Mélanie le souhaitait : les dix chansons de l’album, fusionnées en une seule plage de 45 minutes. Il y a dans ce geste une manière d’abord d’insister sur l’importance d’un album complet en cette époque de listes de lecture. « Puis, les chansons de la fin du disque, tu ne les comprendras pas si t’as pas entendu celles qui précédaient », estime-t-elle.

Avalons : la première moitié est la plus ardue, celle où se révèle à nous le drame au coeur du disque. La seconde moitié assène le coup de grâce ; pour peu que vous n’ayez qu’une oreille pour entendre et un coeur qui bat encore, vous ne vous remettrez pas de Je n’a jamais vu de ciel aussi noir et Les grands crus / Où es-tu ?.

Deuil et détresse

Album-concept empreint de deuil et de détresse, Épitaphes est rehaussé par le style d’écriture de Mélanie Venditti, une chanson complexe aux structures décomplexées, aux rythmes rock flirtant parfois vers le jazz, aux orchestrations superbes, aux textes en prose qui disent tout avec élégance. « Tout le monde me dit : “Ah, c’est pas pop, ce que tu fais…” Bon, c’est vrai, mais j’essaie vraiment de simplifier mon écriture. Chaque fois que je me présentais devant mes musiciens, je leur disais : “Vous allez voir, cette chanson-là est vraiment simple !” Et chaque fois, on me répondait : “Non Mel, c’est vraiment pas simple…” Mais j’ai vraiment essayé ! » insiste-t-elle en rigolant.

Entre chanson plus classique et rock indé trempé dans l’inspirée orchestration de cordes, Venditti pose sa voix, douce et ondulante, avec émotion et une certaine résignation. Ça rappelle un peu la Brigitte Fontaine des années Saravah. Le Ferland de Jaune et Soleil. Barbara aussi, tiens, dans certains passages lyriques. Pure coïncidence, assure Mélanie : « En fait, je n’ai vraiment pas écouté de chanson française quand j’étais jeune. Tu sais, je viens vraiment d’un milieu défavorisé, on n’écoutait pas de musique en foyer d’accueil. »

Elle n’a jamais connu son père, elle a été séparée de son frère, son enfance fut consolée par la musique classique à laquelle Mélanie fut initiée, à l’école du Plateau — l’alto est son instrument naturel. Ado, elle est tombée dans le prog : « King Crimson, Gentle Giant, Genesis, Yes, c’était vraiment le fun pour moi. Le prog, ça ressemble un peu à la musique classique, non ? Puis j’ai écouté beaucoup Radiohead. Ce n’est que plus tard dans ma vie que j’ai écouté la musique en français. »

Sur le plan des textes, « celui qui m’a le plus influencée, c’est Philémon [Cimon]. Des idées complexes exprimées dans des mots simples. D’autres écrivent de manière tellement descriptive, avec plein de mots, plein d’images, qu’à la fin tu te demandes vraiment ce qu’ils veulent dire. Un peu comme quand t’argumentes avec un Français de France », dit-elle, amusée.

Dire qu’il a failli jamais ne paraître, cet album qu’elle imaginait d’abord enregistrer toute seule. « Au fond, je me serais isolée… Le fait d’avoir partagé tout ça avec mes musiciens, c’est ça, ma thérapie. Je n’ai pas de famille pour m’aider dans tout ça… Je me suis dit : “Non, je vais confier ça à mes musiciens, ils vont peut-être rendre ça plus lumineux.” Ils étaient mes amis à la base, ils sont devenus comme ma famille. »

Épitaphes

Mélanie Venditti, indépendant