Sarahmée: l’important, c’est d’y croire

«Irréversible» est le second album en dix ans de carrière de Sarahmée, un disque dense et dansant qui, en trame de fond, redéfinit le style de la musicienne à coup de rimes dures, de basses trap et de rythmes afrobeat.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Irréversible» est le second album en dix ans de carrière de Sarahmée, un disque dense et dansant qui, en trame de fond, redéfinit le style de la musicienne à coup de rimes dures, de basses trap et de rythmes afrobeat.

Réfléchir, c’est bien, mais avoir du fun, c’est mieux, résume l’auteure, compositrice et rappeuse Sarahmée : « C’est la première fois de ma vie que j’écoute un de mes disques dans mon char et que je suis contente », ajoute-t-elle en dansant sur son fauteuil, épaules qui bougent et poings en l’air. « [Irréversible], c’est un disque qui donne une énergie positive ; je veux vraiment que les gens s’amusent dans mes shows », et les rythmes bondissants que lui a offerts le compositeur et réalisateur Tom Lapointe (anciennement du duo Les 2 Toms) garantiront le résultat escompté.

Sarahmée rayonne devant nous, même en combattant un restant de rhume. On l’avait connue plus rigide dans ses raps, sur deux mini-albums suivis du disque Légitime, lancé en 2015 : une forme de classicisme dans son art de la rime, un besoin d’avoir l’air à la hauteur, une quête devinée de légitimité, jusque dans le titre. Dans le ton comme dans le texte, la rappeuse ne faisait pas dans la dentelle : « Une chose que je trouve très importante dans ce style de musique, c’est que la voix doit être très présente. Il faut donc afficher une certaine confiance, il faut savoir assumer… Ce que j’avais moins réussi sur mes autres projets, où je n’ai même pas le même ton de voix. »

À prendre ou à laisser

« Passer le cap de la trentaine m’a fait du bien, rigole Sarahmée. Je me suis alors réconciliée avec un tas de choses. J’ai appris à accepter qui j’étais — dans cette société, dans ma vie personnelle. Je suis moi, à prendre ou à laisser. Je comprends que ce n’est pas tout le monde qui va m’aimer, et je n’essaie plus de plaire à tout le monde. Je me suis dit : “Je n’en ai rien à foutre de ce que les gens pensent” », et ça s’entend sur Irréversible, son second album en dix ans de carrière, un disque dense et dansant qui, en trame de fond, redéfinit le style de la musicienne à coups de rimes dures, de basses trap et de rythmes afrobeat.

Le déclic s’est produit l’an dernier, lors d’un spectacle offert au festival South by South West à Austin, au Texas. La musicienne, née à Dakar au Sénégal, avait pourtant presque mis un terme à sa carrière, après l’épisode de Légitime : « J’ai un son, tranche-t-elle. J’ai une manière d’écouter, d’écrire et de rapper que j’ai apprise à Dakar, que j’ai quitté pour aller faire mon cégep à Québec. J’y suis arrivée avec un accent de Paris ou presque ! Les gens étaient un peu confus, et pendant longtemps, le public ici ne s’identifiait pas à moi à cause, d’abord, de mon accent. »

« De deux, je me censurais beaucoup dans mes textes. J’essayais de faire plaisir à un certain public : au moment de Légitime, j’allais beaucoup à Paris pour la promo, pour faire des featurings, parce que ici, au Québec, ça ne se passait pas trop… » La machine musicale française a tenté de mouler la musicienne à sa manière »; c’était bien mal connaître Sarahmée, pas du genre à se faire caser. « Et j’ai arrêté de faire de la musique en 2016. »

Une voix imposante

L’afro-trap commençait alors à faire des vagues en France. « Mon père écoutait beaucoup de rumba congolaise, j’écoutais aussi beaucoup de musique pop africaine avec mes amies d’enfance au Sénégal, c’est un style qui m’a toujours interpellée. Lorsqu’il y a eu un regain pour ces rythmes en France, je me suis tout de suite identifiée à ça parce que le mélange avec le hip-hop se fait bien, on reconnaît dans ce mouvement le côté trap, les thèmes un peu hardcores, l’accent est mis sur la prosodie et en même temps, ça fait danser. […] Les artistes de la diaspora [africaine] se sont réapproprié cette musique et ces sonorités, c’est toute une génération de jeunes artistes aux racines africaines qui s’est dit : “On peut faire ce que les Américains font, mais avec notre son à nous, notre spécificité.” »

Et cela résume parfaitement l’esprit de son nouvel album, parfaite fusion entre le trap, les rythmes de club d’Afrique, les rythmes latino-américains en vogue, tout ça retenu solidement par la voix imposante de Sarahmée. Des bombes de planchers de danse comme Mogo et Ma peau n’ont rien à envier aux ritournelles de MHD ou de Naza. Pour équilibrer les refrains ensoleillés, une poignée de raps en béton, notamment deux où collaborent Souldia (puissante Fuego), le rappeur sénégalais Nix (Alléluia) et la jeune révélation montréalaise Tizzo sur Chaka Zulu, en fin d’album.

« Je me suis rendu compte en enregistrant l’album que j’étais meilleure lorsque j’étais plus spontanée, abonde Sarahmée, co-porte-parole, avec son frère Karim Ouellet, des Francouvertes. J’arrivais rarement avec des textes tous écrits d’avance. Je rappais des trucs que je ressentais, l’inspiration du moment. Je pense que grâce à ça, les gens pourront mieux me connaître, en tant que femme, rappeuse, en tant que Sarahmée. »

Elle présentera le matériel nouveau et dansant d’Irréversible sur la scène du Ministère le 18 avril.

Irréversible

Sarahmée, STE-4. En vente dès le 4 avril.