Une troisième tentative très accomplie

Ce que l’on remarque en premier lieu est une constance dans les choix de Kent Nagano, peu enclin aux évolutions ou expérimentations.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Ce que l’on remarque en premier lieu est une constance dans les choix de Kent Nagano, peu enclin aux évolutions ou expérimentations.

C’est la troisième Messe en si de Bach par Kent Nagano à Montréal. La première en 2009, avec Tafelmusik à la salle Wilfrid-Pelletier, précédait une interprétation avec l’OSM à la Maison symphonique en 2013.

Les deux précédentes tentatives se sont avérées assez inégales. Dans le trop large vaisseau de Wilfrid-Pelletier, la version Tafelmusik fut lestée par les solos instrumentaux. Le concert de 2013 se situait peu après l’arrivée du chef de choeur Andrew Megill. Nous y avions surtout regretté l’absence de souffle d’une interprétation composée « d’idées en kit qui ne s’assemblent jamais en un grand dessein », et décrivions la chose comme une « Messe en si, façon Ikea, [qui] manque de souffle mystique, de lignes, d’universalité et d’amour ».

Le millésime 2018, très nettement plus achevé, cohérent et concluant, partait avec plusieurs avantages : Kent Nagano est à Montréal depuis plus d’une semaine et a eu le temps de travailler à fond comme il l’entend ; Andrew Megill connaît ses chanteurs depuis plus de cinq ans et a pu façonner le choeur qui représente son idéal ; la salle est pleinement domestiquée sur le plan acoustique et tous les choix de positionnement le sont forcément en pleine conscience. Enfin, l’oeuvre a été jouée par les mêmes musiciens il y a cinq ans.

Ciel et terre

Ce que l’on remarque en premier lieu est une constance dans les choix de Kent Nagano, peu enclin aux évolutions ou expérimentations. Pour les effectifs tout d’abord : une quarantaine de choristes pour une trentaine d’instrumentistes. Dans le continuo ensuite, toujours réduit au seul orgue, alors qu’il pourrait être fort intéressant de panacher l’orgue et le clavecin. L’association des instruments et des paroles (dimension fondamentale chez Bach) permet en effet d’avancer qu’il y a dans la Messe en si une représentation du ciel et de la terre, du divin et de l’humain. Au premier seraient associés le vent et les instruments à vent ; au second, les cordes. Le continuo pourrait souligner cette dichotomie en considérant que l’orgue est un instrument d’air et le clavecin, un instrument de terre et, donc, associer l’un ou l’autre aux passages correspondants.

Kent Nagano continue aussi à utiliser quatre solistes plutôt que cinq. La Messe en si emploie en théorie deux sopranos, un « alto » (femme ou homme), un ténor et une basse. Nous parlions de ciel et de la terre, or dans le Gloria, l’élévation de la prière « Laudamus Te » est dévolue à la soprano II alors que le « Qui Sedes », plus « assis » au sens propre, est un air d’alto. Il est dommage de se priver de ces deux couleurs différentes. Le premier solo, dans le Kyrie, est nettement soprano I-soprano II. Par contre, si l’on choisit de n’employer que quatre solistes, pourquoi se priverait-on de Marie-Nicole Lemieux, idéale dans l’air « absolu » qui exige sa voix : l’Agnus Dei ? Il se trouve que la partition utilisée par Kent Nagano comporte un argument supplémentaire. En changeant les paroles habituelles du duo « Et in unum Dominum » et en y introduisant le mystère de l’Incarnation : le cuivre grave de la voix de contralto y devient très précieux.

Un concept affiné

Dans les grandes lignes, on remarque que, dans le concept de Kent Nagano, les choeurs sont toujours plutôt larges et legato, assez hymniques, alors que les solos et duos induisent davantage de rebond et de mouvement. Mais les contrastes sont moins caricaturaux qu’en 2013, l’expression est plus creusée et la réalisation chorale, nettement meilleure.

Le millésime 2018 est véritablement accompli. Je ne parlerai pas d’envolées mystiques, mais on trouve de très beaux moments, comme le « Qui tollis » dans le Gloria, la fameuse trilogie « Et Incarnatus-Crucifixus-Resurrexit » (coeur spirituel de l’oeuvre) et un suprême « Confiteor », mais dont l’explosion ultime sur « Et expecto », pourtant si patiemment préparée, est un peu décevante.

On trouvait exactement la même retenue dans le Gloria dans la section « Et in terra pas hominibus bonae voluntatis », comme si dans des moments clés le chef ne croyait pas que la foi, ça peut marcher ! C’est là que je me suis mis à relire les mots de Carlo Maria Giulini dans ma partition : « Vivez les mots avec la joie dans la voix ! » C’est ce que je n’entendais pas, mardi.

Que ces petits bémols ne jettent pas de voile sur une réalisation très cohérente, avec quatre excellents solistes, un choeur avec peu de réserves en explosivité, mais bien préparé, correctement homogène et juste, et un orchestre impeccable, brillant par ses accompagnements d’airs, notamment les prouesses d’Andrew Wan avec Marie-Nicole Lemieux dans « Laudamus Te ». Quant à Tim Hutchins, à la flûte, il s’est même permis des ornementations dans son « Domine Deus » !

Nous vous recommandons d’y aller mercredi soir !

La Messe en si mineur de Bach

Yeree Suh (soprano), Marie-Nicole Lemieux (mezzo-soprano), Julian Prégardien (ténor), Peter Harvey (baryton), Choeur et Orchestre Symphonique de Montréal, Kent Nagano. Maison symphonique, mardi 4 décembre. Reprise mercredi.