L’année de la nouvelle Afrique musicale

Le cofondateur de Moonshine Pierre Kwenders en compagnie de DJ Bonbon Kojak, résident des soirées mensuelles du collectif
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le cofondateur de Moonshine Pierre Kwenders en compagnie de DJ Bonbon Kojak, résident des soirées mensuelles du collectif

La compilation du collectif Moonshine attendue vendredi prochain coiffe une année 2018 confirmant l’émergence d’une scène que l’on appellera celle des « musiques de club électroniques africaines », à défaut d’une meilleure étiquette. « En fait, j’aimerais bien qu’on appelle ça du Moonshine », blague le cofondateur du collectif, Pierre Kwenders, qui dresse avec le rappeur français MHD et le DJ Bonbon Kojak la cartographie de cette force sonore renvoyant au monde l’image d’une Afrique moderne, avant-gardiste et exemplaire dans son ouverture aux autres et à leurs influences musicales.

Partout, les musiques de club d’Afrique gagnent du terrain sur les planchers de danse. Dans les pays du continent africain, on appelle cette musique afrobeat. Au Royaume-Uni, ça se complique : afro bass, afro bashment, UK afrobeat… L’Europe francophone semble avoir retenu le mot afro-trap, revendiqué par le phénoménal MHD. Aux États-Unis, la scène n’a pas de nom, parce qu’encore confinée à l’underground malgré le succès de la bande originale du film Black Panther assemblée par Kendrick Lamar qui mettait en vedette plusieurs musiciens d’Afrique, dont l’espoir Wizkid, recruté par RCA Records/Sony Music International.

« Mais on peut aussi juste appeler ça de la musique populaire, hein ? Parce que les gens aiment ça, ils aiment simplement danser sur ces rythmes », tranche Kwenders, qui réfute du même souffle l’appellation world 2.0. « L’appellation “world” tout court, en fait. Dire 2.0, c’est encore pire. Je pense qu’il faut faire l’effort d’oublier ce terme qui n’est plus pertinent. »

Ce phénomène est celui de toute une génération, les enfants d’immigrants qui veulent partager la musique avec laquelle ils ont grandi bien qu’étant à l’étranger. La musique africaine de leur enfance définit ce qu’ils sont, mais en reconnaissant ce qu’ils ont appris de la musique qu’ils ont écoutée là où ils ont émigré.

Car ces musiques ont beau prendre racine dans les cultures d’Afrique, elles sont toutes cousines du rap américain, du dancehall jamaïcain, du soca trinidadien, du zouk martiniquais et, surtout, du house et du techno. « Tout le monde s’inspire de tout le monde, tous les artistes trouvent quelque chose d’intéressant chez les autres artistes », qu’importe leur nationalité, insiste Kwenders. « Ce n’est pas du plagiat, c’est de l’inspiration. Ensuite, qualifier une musique de world simplement parce qu’elle est dans une langue différente que celle de la majorité, il faut changer ça. »

Pour MHD, c’est encore plus simple : ce que lui et ses collègues font, c’est de la pop. « Ce n’est qu’une question de savoir s’adapter à la nouvelle génération » d’amateurs de musique, estime le rappeur contacté à New York, où il enchaînait les entrevues avec les médias américains, un signe de plus que les sonorités contemporaines d’Afrique ont le vent en poupe. Afro-trap tant qu’on voudra, « pour moi, c’est une nouvelle facette de la musique africaine. C’est une manière d’explorer d’autres territoires dans ce registre, africain oui, mais pop ». Ce qu’a très bien compris la grande star malienne Salif Keita, qui déclarait il y a quelques semaines aux Inrockuptibles : « MHD, c’est tout simplement mon fils : la relève. »

Révolution afro-numérique

À Montréal, les musiques de club d’Afrique trouvent leur public notamment aux fêtes Moonshine et aux soirées Qualité de Luxe de Poirier, M. Touré et Kyou. Résident des soirées mensuelles Moonshine et habitué des platines du bistro-bar créole Agrikol, DJ Bonbon Kojak a assisté aux balbutiements de cette révolution musicale lors de son séjour en Afrique du Sud, il y a douze ans : « Je sortais beaucoup dans les bars, j’aimais l’énergie passant entre les DJ et les gens qui dansaient. » C’était alors le début du courant afro-house–township funk sud-africain, alors incarné par DJ Mujava. « Ces soirées n’étaient pas seulement l’occasion pour les gens d’aller boire ensemble, mais vraiment pour communier avec cette nouvelle musique » expérimentale et excitante, se rappelle le DJ qui fut invité l’été dernier à se produire au Festival international Nuits d’Afrique de Montréal et à MUTEK.

La démocratisation des outils numériques et de l’accès à Internet a servi d’accélérateur, estime Kwenders, né au Congo en 1985, arrivé au Québec à l’adolescence. « On a évolué avec Internet qui nous a ouvert des portes et les oreilles à différents sons. Ce phénomène est celui de toute une génération, les enfants d’immigrants qui veulent partager la musique avec laquelle ils ont grandi bien qu’étant à l’étranger. La musique africaine de leur enfance définit ce qu’ils sont, mais en reconnaissant ce qu’ils ont appris de la musique qu’ils ont écoutée là où ils ont émigré. »

C’est ça, la galaxie des musiques de club d’Afrique qui se manifeste en France avec le succès de MHD, du rappeur-ambianceur Naza (en spectacle à l’Olympia le 18 avril 2019) ou encore de Dadju (en concert à l’Olympia le 20 janvier), en Angleterre grâce à Stevie B, Team Salut, Kojo Funds, Belly Squad et une myriade d’autres nouveaux talents fusionnant le grime, le garage et le rap britannique aux rythmes de club du Nigeria et du Ghana, avec toujours une bonne dose de sons jamaïcains.

Surtout, l’échange musical est tout aussi audible chez les jeunes compositeurs qui n’ont pas quitté le continent africain, insiste Bonbon Kojak, en évoquant l’oeuvre du Congolais DJ Spilulu, pionnier des fusions entre house, techno, zouk et rap. Certains, comme le compositeur Nazar, qui vient de lancer un premier EP de kuduro angolais futuriste, Enclave, chez Hyperdub, ont même choisi de quitter l’Europe où ils ont grandi comme immigrés pour retourner s’installer dans leur pays d’origine et poursuivre là leur carrière. « Cette génération de musiciens est en train de révolutionner la musique d’Afrique, ou plutôt de faire tomber ses frontières physiques », s’emballe le DJ.

Preuve de l’éclatement de ces frontières, la compilation SMS for Location Volume 2 de l’étiquette Moonshine. On y trouve Kwenders, en solo et en duo avec Ngabo (le projet ABAKOS) ; le Californien d’origine dominicaine Kelman Duran qui renchérit aussi avec des références congolaises. Il sera cependant plus risqué de reconnaître le rythme kompa dans la Miray du Montréalais Jerico, alors que, pour leur part, le Chilien De Pereiras invente une rythmique techno tribale et la Montréalaise Foxtrott (sous le pseudonyme La Panga) condense breakbeats, reggaeton et mélodie chantée sur l’épatante Mad for You.

Si les musiques électroniques dansantes servent de dénominateur commun aux compositions des artistes réunis sur cette compilation, c’est l’esprit de partage qui soude la famille Moonshine. « Nos goûts, nos choix musicaux ne connaissent pas de frontières. Toute musique est bienvenue, on veut juste faire voyager les gens. On veut que tout le monde se retrouve pour danser, et s’ils découvrent de nouveaux sons qu’ils ne connaissaient pas, nos soirées sont là pour ça », abonde Kwenders, qui s’envolera avec son ami Bonbon Kojak pour Paris en décembre, histoire de présenter là une soirée Moonshine.

Au sein des diasporas africaines, la musique de danse de leurs origines a toujours circulé, explique Bonbon Kojak, lui aussi né au Congo. « Or, aujourd’hui, on ne fait cependant pas de la musique juste entre Africains. On mélange nos influences, chacun trouve sa recette, à Londres ils ont la leur, même chose à Paris ou à Lisbonne, même chose sur le continent. Il faut que les Africains continuent à travailler des productions modernes, c’est ça qui va lancer la musique africaine du futur. »