Angelich, Rachmaninov et la part des anges

En donnant résonance sonore à l’infinitésimal, Angelich (cela ne se veut pas un jeu de mots stupide sur son patronyme) semble capter et matérialiser la part des anges.
Photo: François Goupil En donnant résonance sonore à l’infinitésimal, Angelich (cela ne se veut pas un jeu de mots stupide sur son patronyme) semble capter et matérialiser la part des anges.

Yannick Nézet-Séguin a entamé deux intégrales en ouverture de saison. L’une pour le disque, puisque la 1re Symphonie de Sibelius était enregistrée samedi en vue d’une publication chez ATMA. L’autre au concert, sur deux saisons : les concertos de Rachmaninov avec Nicholas Angelich, un cycle qu’il enregistre à Philadelphie pour DG avec Daniil Trifonov.

La rencontre entre Angelich, Nézet-Séguin et Rachmaninov a eu lieu à Lanaudière en 2016. Le chef en a tout de suite saisi le caractère exceptionnel, un flair dont il a témoigné pareillement l’été dernier avec Marc-André Hamelin et la 2e Symphonie de Bernstein à l’amphithéâtre Fernand-Lindsay.

Le 4e Concerto, entendu jeudi, et le 3e Concerto, samedi, se nourrissent du même phénomène, assez unique : un art de jouer sans affectation ou maniérisme sur une palette démultipliée de nuances, notamment dans le quasi-impalpable. Ce fut le cas, jeudi, à la fin du 2e mouvement du 4e Concerto, préludant à un déluge dans le finale, et, samedi, à maints endroits du 3e Concerto, où l’on aurait eu envie de presser sur quelque imaginaire touche « replay » pour vérifier si l’inflexion dynamique ou le toucher si subtil que l’on venait d’entendre était bien réel.

La « part des anges » est cette quantité immatérielle qui s’échappe des vieux alcools dans les bouteilles et fûts alors que le produit lui-même se bonifie. En donnant résonance sonore à l’infinitésimal, Angelich (cela ne se veut pas un jeu de mots stupide sur son patronyme) semble capter et matérialiser la part des anges dans une musique où tant d’interprètes pensent avant tout à en découdre physiquement. On sait bien aussi qu’avec lui, quand il s’agit d’en découdre, il répond présent. Événement majeur, donc, et les Concertos n° 1 et 2, la saison prochaine, seront des incontournables.

Yannick Nézet-Séguin possède un vrai instinct pour la musique de Sibelius et son 4e mouvement sera le temps fort de son disque. Il est très dommage que le public n’ait pas répondu davantage à sa demande de silence. Il aurait fallu enregistrer Sibelius avant la pause et finir le concert sur Rachmaninov : l’auditoire était plus concentré en première partie. Je ne sais comment ATMA va pouvoir enlever tous ces parasites sonores. Interprétativement, il faut souligner l’ardeur avec un petit bémol sur l’ambitus des nuances, réduit dans le développement du 1er volet et l’épisode central du 2e, mouvement qui ralentit fortement par anticipation à la fin. L’Orchestre Métropolitain ne cesse de prendre de l’assurance et a encore franchi un net palier depuis la tournée. Sibelius le prouvera.

Le concert était ouvert par une oeuvre de Nicolas Gilbert. Il semblerait que le compositeur vise désormais la « musique qui parle et qui fasse image » (selon ses termes). Je doute fort pourtant que le Métropolitain emporte Avril dans ses bagages lors de sa prochaine tournée, comme il l’avait fait avec Pierre Mercure et Éric Champagne. Le compositeur parle de « mélodie », sans doute dans une acception personnelle. Par contre, la troisième partie, qui se veut une « boucle », est clairement identifiable, c’est même une scie, quasi insupportable, une scie circulaire, en quelque sorte.

Dans le genre « qui parle et fait image », Éric Champagne, Denis Gougeon, Julien Bilodeau ou Samy Moussa ont, dans des styles divers, largement fait leurs preuves.

Les visages de Rachmaninov

Nicolas Gilbert : Avril. Rachmaninov : Concertos pour piano n° 4 (jeudi) et n° 3 (samedi). Sibelius : Symphonie n° 1. Nicholas Angelich (piano), Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Maison symphonique de Montréal, jeudi 4 et samedi 6 octobre 2018.