Pour Alexandra Stréliski, le piano est un refuge

Alexandra Stréliski est une compositrice qui va droit au but, une mélodiste douée possédant aussi un solide sens du rythme.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Alexandra Stréliski est une compositrice qui va droit au but, une mélodiste douée possédant aussi un solide sens du rythme.

Alexandra Stréliski insiste : « Je n’ai pas composé cet album pendant ma dépression, ç’aurait été trop dark… » Elle le sait parce qu’elle a essayé. Chez elle, puis dans un chalet, ou réfugiée chez son ami Chilly Gonzales quand elle a touché le fond, chaque fois traînant avec elle son vieux piano droit, « mon piano à moi que j’ai depuis que j’ai six ans ». Quatre lieux différents avant d’aboutir en studio pour enfin enregistrer Inscape, son second album, qui paraît vendredi chez Secret City Records. Jamais sans son instrument. « Je connais super bien les déménageurs de pianos », lance-t-elle en souriant.

L’anecdote rappelle combien la relation entre le musicien et son instrument est symbiotique. « Tu ne peux pas avoir plus direct, en terme de charge émotive », que d’entendre ce piano sur lequel furent composées, puis enregistrées, les onze pièces originales d’Inscape, cette fenêtre ouverte sur l’intime de la musicienne qui ne cache pas son admiration pour l’oeuvre de Frédéric Chopin, la première référence qui nous saute aux oreilles en découvrant son nouvel album.

« C’est indéniablement une grosse influence, abonde Alexandra. J’ai grandi avec Chopin. C’est un mélodiste d’abord, Chopin. Chacune de ses mélodies est comme un thème d’opéra… Je suis moi-même une mélodiste ; j’aime les thèmes qui racontent quelque chose », dit-elle, ajoutant au passage qu’elle a en commun avec le célèbre compositeur des racines européennes : « Je suis née à Montréal, mais mon père est français, et son arrière-grand-père était juif et polonais. »

Faire résonner l’intime

Enfant, elle entre au Conservatoire, puis décroche un baccalauréat en musique générale et piano classique à l’Université de Montréal, avant de se diriger vers le domaine de la « musique sur commande, beaucoup de pub, du documentaire, de la musique pour le cinéma », nommément les musiques des films de Jean-Marc Vallée, dont Dallas Buyers Club — sa composition avait même été entendue durant la cérémonie des Oscar en 2014. « Beaucoup de création, mais toujours au service de quelqu’un. » Elle assure avoir appris énormément sur son métier en oeuvrant dans un studio de création musicale, c’est cependant aussi ce qui aura provoqué sa chute, explicitement exprimée sur la huitième pièce de l’album, intitulée Burnout Fugue.

On a voulu faire de moi une pianiste classique, ça ne m’intéresse pas, c’est trop rigide

« Je voulais dire cette chose, mais je n’avais pas allumé que j’allais ensuite me faire poser autant de questions là-dessus, raconte en souriant Alexandra. Résultat : je parle beaucoup de ma vie personnelle. Mais je me dis : tant qu’à parler, autant dire quelque chose. La dépression, tellement de gens la connaissent… Ce n’est pas un tabou, c’est un passage d’une vie, ça fait du bien d’en parler. Et ça fit avec ma démarche au piano : je partage quelque chose de très intime, ensuite, ça résonne ou ça ne résonne pas dans l’intimité des gens. On est nombreux à vivre la dépression, pourquoi ne pas en parler ? »

La musique sur commande est un bel apprentissage du métier, mais peu gratifiant quand on aspire à plus. « Moi, ce qui m’a fait crasher, c’est de ne pas être à la bonne place dans ma vie. J’ai trop fait les choses pour les autres. » Elle a tout balancé, le job confortable, les contrats qui défilent, pour se soigner l’âme et l’inspiration.

Pas une note de trop

Paraissant presque huit ans après son premier disque (Pianoscope), Inscape sonne magnifiquement bien. Or, il ne nous aura pas échappé que le matriçage de la chose fut confié au réputé compositeur électronique expérimental américain Taylor Deupree, aussi patron de l’étiquette12K, que Stréliski a recruté après avoir remarqué son travail sur la bande originale du film Lion, composée par les pianistes Dustin O’Halloran et Hauschka. « C’est difficile de bien enregistrer et masteriser le piano solo, et je sentais qu’il avait de l’expérience là-dedans. Il a vraiment fait une belle job : le son est chaud, c’est rond, imparfait, pas trop contrôlé. J’ai été impressionné par son travail. »

Dense et dynamique, Inscape ne comporte pas une note en trop. Alexandra Stréliski est une compositrice qui va droit au but, une mélodiste douée possédant aussi un solide sens du rythme. « Je fais de la musique néo-classique-cinématographique-pop », explique-t-elle, soulignant les influences de Glenn Gould, Yann Tiersen ou Philip Glass. « J’aime que ma musique soit accrocheuse, qu’on comprenne l’idée derrière et que ce soit accessible. Je ne dirai jamais que je fais de la musique classique ; on a voulu faire de moi une pianiste classique, ça ne m’intéresse pas, c’est trop rigide. Ma manière, simple et condensée, de composer est en réaction à la musique classique. Je ne veux pas développer tel genre de sonate, je ne veux pas être avant-gardiste, je veux simplement faire de la pop pour toucher le coeur du monde. »