L’autre tour de piste d’Alaclair Ensemble

Les tournées, celles en Europe surtout, ont recentré le noyau de la famille Alaclair: «On n’avait jamais fait des tournées de deux semaines, à être constamment ensemble, 24 heures sur 24», note Ogden.
Photo: Loïc Fortin Les tournées, celles en Europe surtout, ont recentré le noyau de la famille Alaclair: «On n’avait jamais fait des tournées de deux semaines, à être constamment ensemble, 24 heures sur 24», note Ogden.

Ça fait six mois que je ne suis pas resté plus de trois jours au même endroit », souffle Robert Nelson, rappeur au sein du collectif Alaclair Ensemble, du duo Rednext Level et Président du Bas-Canada. Le sens des paroles, album tout chaud d’Alaclair, est le miroir de cette dernière année mouvementée au sein du groupe, plus soudé que jamais, constamment sur les routes du Québec et de l’Europe à donner des concerts — les musiciens repartent d’ailleurs pour le Vieux Continent le 11 octobre, c’est à Paris d’abord, le 25, que sera lancé ce septième album, avant le grand rassemblement au Club Soda du 30 novembre.

Président Ogden Robert Nelson s’accordait au moment de notre entrevue quelques jours de repos dans sa cabane au Bas-Canada, un chalet sur le bord d’un lac non loin de Shawinigan où il a élu domicile lorsque l’horaire de tournée le lui permet. « Je ne viens pas d’une famille rurale, mais d’une famille d’intellectuels urbains », dit le rappeur pour tenter d’expliquer cette attirance pour le large de la ville. « J’ai testé l’expérience l’hiver dernier, voir ce que ça faisait au moral de vivre seul dans le bois. Finalement, à moyen-long terme, je me projette davantage ici. »

  
Image: Disques 7ième Ciel La pochette de l'album «Le sens des paroles»

Déformation professionnelle, il ne sort plus vraiment dans les clubs autrement que pour s’y produire, accompagné de ses acolytes Maybe Watson, KenLo, Eman, Vlooper, Claude Bégin. Depuis la parution du précédent album, Les frères cueilleurs (2016), et du succès de la chanson Ça que c’tait (1,1 million de visionnements sur YouTube, plus de 900 000 écoutes chez Spotify), Alaclair Ensemble récolte de concert en concert huit ans de labeur à imposer sa vision, ludique et foisonnante, d’un rap québécois.

Les tournées, celles en Europe surtout, ont recentré le noyau de la famille Alaclair : « On n’avait jamais fait des tournées de deux semaines, à être constamment ensemble, 24 heures sur 24 — ça ne se fait pas, au Québec. La camionnette est un peu devenue notre bureau. C’est là-dedans que se passent nos brainstorms, que les questions se règlent, que les idées viennent », note Ogden, qui insiste sur le caractère nomade de la vie de groupe. « Ça génère un autre rythme mental. »

Et une toute nouvelle dynamique sur disque. Le sens des paroles a été enregistré sur plus d’un an, tantôt en studio, à Québec ou à Montréal, tantôt dans des chambres d’hôtel ; les voix des membres du groupe ont toujours paru en cohésion sur ses albums, c’est encore plus patent sur ce nouvel album, qui s’ouvre sur un tour de force, la chanson De Partout, une longue diatribe de presque sept minutes articulée sur une rythmique plombée de Vlopper et entrecoupée d’une brève comptine façon Passe-Partout, dans le pur style Alaclair.

Ainsi, après un retour aux sonorités old school des Frères cueilleurs, le groupe embrasse aujourd’hui goulûment les sonorités modernes du trap, avec quelques petits écarts stylistiques du côté de la ballade aux tons soul (436), la salsa (fameuse Quand même clean), reggae-dancehall (Pied sul gaz), ainsi qu’au rap du tournant du millénaire — on aurait entendu Jay-Z rapper sur la rythmique de Refined Moment, alors que la deuxième chanson du disque, Paroisse, semble être un clin d’oeil au Drop It Like It’s Hot de Snoop Dogg et Pharrell (2004). « Ce sont toutes des références qui flottent » dans l’air des studios où travaillent les membres d’Alaclair, commente Président Nelson. « Ça fait tellement longtemps qu’on écoute du rap, même sans vraiment se fixer une chanson particulière lorsqu’on attaque un nouveau morceau, ces influences finissent par émerger. »

« J’ai surtout l’impression que c’est le premier album explicitement porté sur la tendance » de l’heure, poursuit Ogden, qui ajoute que le son de ce nouvel album « est différent [de celui de] nos débuts, alors qu’on essayait de mélanger plein d’influences, ni comme le dernier album, effectivement old school. Là, c’est un peu Les frères cueilleurs prise deux, mais avec l’approche nouvelle école — bon, c’est un peu simpliste de présenter l’album comme ça, mais il serait cohérent de le voir ainsi. »

Le vocabulaire est toujours aussi créatif, et de plus en plus autoréférentiel, comme l’est d’ailleurs la pochette de l’album, mi-Sex-Pistols avec sa reine Élisabeth « tatouée dans le visage comme ça semble être la mode chez les rappeurs américains », note Ogden, mais qui reprend même la photo souveraine qu’avait utilisée Alaclair pour illustrer la pochette de son album Les maigres blancs d’Amérique du Noir (2013).

L’une des belles surprises du Sens des paroles demeure FLX, la collaboration du vétéran du street rap québécois Souldia — lequel offre d’ailleurs une des meilleures punchs lines de l’album qu’on vous laisse le soin de dénicher (indice : c’est une référence à un classique des Colocs). La chanson fait ici référence au prix remporté par Alaclair Ensemble au gala de l’ADISQ en 2017 dans la catégorie Album hip-hop pour Les frères cueilleurs… et à ceux que ne remporte pas l’immensément populaire Souldia, « mais c’est parce qu’il ne s’inscrit pas à l’ADISQ, ce n’est pas un cas de boycottage », note Ogden.

« Le fait de gagner ce Félix nous a propulsés dans certaines zones médiatiques, sur la première ligne même. Nous, on en revient, c’est-à-dire qu’une fois retournés derrière le rideau, entre nous, on réalise qu’on a moins de visionnements et d’écoutes et qu’on vend moins d’albums que Souldia », ce collègue rappeur lui aussi originaire de la capitale qui pratique un style de rap diamétralement opposé, dans son attitude comme dans ses thématiques, à celui d’Alaclair.

« C’est mystifiant de sentir à la fois que ce qui se passe pour nous, c’est mérité parce qu’on travaille fort, mais qu’en parallèle de l’intérêt qu’Alaclair suscite, y’a aussi tous ces rappeurs qui se battent dans l’ombre sans obtenir, eux, la reconnaissance qu’ils devraient avoir… »

Le sens des paroles

Alaclair Ensemble, Disques 7ième Ciel