Anatole, tu tueras ce que tu as créé

Entre donc en scène le nouvel Anatole. Le visage blanc est toujours là. Mais le performeur présente ses aveux: cette «Nouvelle L.A.» messianique qu’il nous avait promise auparavant n’était qu’un bluff.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Entre donc en scène le nouvel Anatole. Le visage blanc est toujours là. Mais le performeur présente ses aveux: cette «Nouvelle L.A.» messianique qu’il nous avait promise auparavant n’était qu’un bluff.

Pour que son projet musical conserve sa pertinence, Anatole, le chanteur aux suggestifs déhanchements, devait se repentir de ses mensonges passés et mettre en scène sa propre mort. Testament, son nouvel album, explore les thèmes de la fin de cycle et du rituel.

« L’approche qu’on a avec Anatole, c’est de contourner les codes qu’on a au Québec, de tenter de redéfinir le spectacle et ses possibilités, explique par téléphone Alexandre Martel. À force de faire des spectacles, année après année, je m’étais créé d’autres attentes. »

Mis au monde en réaction aux horizons limités du spectacle musical, Anatole en devenait une composante. Donner au public ce qu’il attend, c’est ce qu’Alexandre ne voulait justement pas faire dès le début en créant cet énergumène suave qui se touche les parties. Le poids de la formule était devenu trop lourd. Avec son visage peint de blanc, ses costumes moulants, son rouge à lèvres, son allure de pierrot explicite, le personnage emprisonnait l’interprète.

« Il fallait tout le temps que ce soit plus big, plus flamboyant, avec des plus gros costumes, se rappelle le jeune homme. Vers la fin de la dernière tournée, on avait commencé à travailler sur [Testament] puis il fallait sortir du studio pour aller faire des shows. C’était de plus en plus lourd à porter, tout ça devenait mécanique. Et, forcément, désincarné. J’ai eu la volonté de tout mettre à terre. Je devenais ce que je critiquais. »

Offre et demande

Mais à qui la faute ? À l’artiste, qui prend sur lui de correspondre aux attentes ? Ou bien au public, qui exige ce qui existe déjà ? « Un peu des deux, répond-il, après courte réflexion. Pour citer la classique phrase de Mouffe dans la chanson Ordinaire, “plus on en donne, plus le monde en veut”… C’est à la fois les demandes du public et moi aussi, en étant sur scène. »

Entre donc en scène le nouvel Anatole. Le visage blanc est toujours là. Mais le performeur présente ses aveux : cette « Nouvelle L.A. » messianique qu’il nous avait promise auparavant n’était qu’un bluff. « On passe d’un truc qui était très noir et blanc dans ma tête, à quelque chose de peut-être un peu plus humain », expose Martel. Faut-il comprendre que le personnage en est moins un ? « Le personnage est toujours aussi présent. [...] Le personnage a toujours été une toile vierge sur laquelle je pouvais projeter ce que je voulais. C’est un prétexte à l’aventure esthétique. »

Auto-référentiel dans son propos, ce second album, pétulant et vif, fait appel aux génies d’une révolue époque dorée de la musique pop intelligente : Talking Heads, Niagara, The Proclaimers, Kate Bush, Peter Gabriel. C’est aussi disco, parfois. Et aussi très cinématographique. La voix du jeune homme se fait voilée, nimbée dans une distorsion très boudoir. Sur fond de synthétiseurs chatoyants, de gated reverb et de basse groovy, Anatole chante l’ennui de soi-même, mais aussi l’amour des applaudissements, le besoin d’être adoré, la mythification. Il expose ce qu’il est : un bonimenteur, un prétexte, une image. Mais c’est pour ça que vous m’aimez, semble-t-il avancer, avec l’insolence de celui qui ose occuper le devant de la scène.

Rituel scénique

Créé exprès pour la scène, Anatole n’a d’autre choix que d’en parler. « C’est un album qui parle de la scène puis de la relation que l’artiste a avec son public, une relation cannibale. Dernièrement, j’ai cette réflexion : j’ai vraiment l’impression que la scène, le spectacle au sens large, ça a quelque chose du sacrifice. C’est un rituel. »

Et dans cette cérémonie, l’artiste est sacrifié. Mais il se porte lui-même volontaire. « Le public sacrifie l’artiste, mais le public voit ça comme le plus grand des honneurs. Cette façon qu’on a de se rassembler pour assister à un [spectacle], ça a quelque chose des anciennes croyances païennes. Mais bon, c’est pas un truc que je théorise de façon consciente… Le public est là, il attend de recevoir quelque chose, l’artiste doit offrir quelque chose. Puis, le public repu peut repartir chez lui. »

Cet automne, Anatole sera en spectacle (rituel) avec Keith Kouna pour quelques dates, avant de se lancer dans une tournée comme tête d’affiche cet hiver. Testament sera alors offert directement à son public, dans la forme qu’il se doit, sur scène. Même si le vieux Anatole est mort, parions qu’il y aura à nouveau costumes, gestes passablement obscènes et moments d’intensité. Une nouvelle construction de l’alter ego qui n’attendra, encore une fois, qu’à être contestée plus tard. « Clairement. On crée un nouveau précédent qui sera à détruire. »
 

Testament

Anatole, Duprince. En concert à Coup de cœur francophone le 6 novembre.